Lorsque Thomas Ostermeier m’a proposé de l’accompagner à Ramallah pour filmer un atelier sur Hamlet avec des jeunes palestiniens et une représentation unplugged de sa mise en scène de Hamletje n’avais aucune idée de l’aventure qui allait commencer. Mais connaissant un peu le travail de Thomas, j’ai rapidement pressenti la possibilité d’un film.

 

 

Pourtant, filmer le théâtre comme on dit, n’est pas une affaire très simple. Ce que l’on voit quand on assiste à un travail théâtral, n’est jamais la même chose que ce que l’on filme. Ces deux regards, celui du metteur en scène de théâtre et celui du cinéaste, le rapport aux espaces, aux distances, au réel, sont tellement différents. Et même s’il arrive souvent que le théâtre s’inspire du cinéma, la nature intime du cinéma restera toujours réfractaire à toute prise d’otage par le théâtre.

 

  

Dans Hamlet in Palestine d’autres réels se sont imposés. Tout d’abord celui du conflit israélo-palestinien qui hante chaque geste de la vie quotidienne, chaque pensée, chaque rêve, depuis plus d’un demi siècle. Et plus précisément encore, l’assassinat de Juliano Mer-Khamis, metteur en scène et directeur du Freedom Theater. Un meurtre commis en plein jour par un homme masqué, 2 années plus tôt, à quelques mètres du Freedom Theater, dans le camp de Jenin.

 

Tragédie aujourd’hui toujours inexpliquée. Malgré plusieurs années d’enquêtes menées à la fois par les services secrets israéliens et palestiniens ; l’opacité totale demeure sur qui a tué, pourquoi il a tué, et qui en était le commanditaire.

 

 

Pour mémoire, en 2002 l’armée israélienne avait massivement envahi le camp de Jenin, considéré à l’époque par les israéliens comme « une pépinière de terroristes ». L’armée israélienne s’est heurtée à une forte résistance de la population, a perpétré des massacres et rasé une partie du camp au bulldozer. Beaucoup des jeunes hommes qui, enfants, avaient suivis les cours du Freedom Theater, étaient devenus ce que les palestiniens appellent des « résistants combattants de la liberté ». Et les Israéliens, « des terroristes ». Beaucoup sont morts pendant les combats ou ont été emprisonnés.

 

Dans Arna’s Children, le film poignant réalisé par Juliano en 2003, nous rencontrons ces jeunes hommes, enfants, puis adolescents et tout jeunes adultes. Tous sont morts aujourd’hui, beaucoup au cours de la bataille de Jenin, d’autres dans des attentats suicides à Tel-Aviv.

 

C’est dans ce contexte particulièrement intense que le tournage a commencé. Sans aucune préparation préalable. Avec comme principal parti-pris de cinéma, que le film se découvre au fur et à mesure de son tournage puis de son montage, car rien n’avait été écrit, structuré ou même pensé à l’avance. Jusque dans la photographie du film puisque j’avais décidé de régler l’écran de ma caméra Panasonic en mode noir et blanc de manière à ne pas être découragé par les couleurs théâtrales de la salle de répétition où avait lieu l’atelier. En choisissant de tourner avec un viseur noir et blanc, en mini DV, et une application Super 8 installée sur mon iPhone, je voulais ouvrir un horizon inattendu pour le travail sur la couleur. Surfaces d’enregistrement et de filmage plus primitives, moins contrôlables, et surtout moins formatées que les programmes numériques des caméras plus récentes.

 

 

Lorsque l’atelier a commencé au Théâtre Al-Kasabah de Ramallah, j’ai rapidement concentré mon travail sur une des jeunes actrices palestiniennes que Thomas faisait travailler sur le personnage d’Ophélie. En filmant son visage, je ne voyais pas un personnage avec du texte, dans une situation de jeu ; mais une jeune femme, son regard, souvent silencieuse, qui écoutait les paroles de Thomas en train de la diriger. Une jeune femme obligée de passer plusieurs check-points pour venir assister à l’atelier. Fatiguée par la vie quotidienne rendue impossible par toutes les formalités administratives que les autorités israéliennes imposent aux palestiniens en Cisjordanie. Les 15 km qui la séparait de Ramallah pouvait transformer les 20 mn de trajet en 3h pour arriver à l’atelier.

 

En filmant cette jeune femme, je pensais au film de Pasolini, Carnet de notes pour une Orestie AfricaineA la manière dont surgissaient devant la caméra 16 mm, les figures d’Electre, de Clytemnestre, d’Oreste, croisés au hasard des villages et des campagnes africaines. Quelque chose comme ça se passait ici, dans cet atelier en Palestine. Les jeunes gens étaient déjà, dans leurs vies, des Ophelie et des Hamlet palestiniens. Sans efforts. Juste à cause de la réalité. Et je sentais que le cinéma pouvait filmer ça.

 

 

Le soir, après l’atelier, Thomas me parlait de plus en plus du travail de Juliano, de l’admiration qu’il avait pour l’homme. Je sentais qu’une forte amitié les avait liés. Ils avaient beaucoup discuté ensemble du conflit et du rôle du théâtre sous l’occupation. Question qui hante beaucoup Thomas qui vit et travaille à Berlin. D’autant plus que Juliano était palestinien par son père et juif par sa mère. Et lorsque nous sommes allés au camp de Jenin rendre visite à ses amis du Freedom Theater, j’ai compris que la véritable motivation de ce voyage en Palestine n’était pas vraiment l’atelier et la représentation de Hamletmais surtout de faire une enquête sur cet assassinat qui tourmentait Thomas.

 

Et Thomas, qui vit avec Hamlet, dans ses propres profondeurs, depuis tant d’années, a commencé à plonger dans les labyrinthes d’une série de rencontres à la fois côté palestinien et israélien. Rencontres qui n’éclairaient rien, malgré tous nos efforts de clarté. De plus en plus désorienté par les différentes versions qu’on nous racontait - meurtre politique ? règlement de compte ? crime crapuleux ? fait divers ? - plus nous avancions dans l’enquête, plus tout devenait opaque. Thomas, devenant lui-même à son tour une figure de Hamlet, incapable de savoir où était la vérité, le bien, le mal, et surtout, jusqu’à l’obsession, qui se cachait derrière le masque du meurtrier. Il avait beau tenter de garder une position objective, de s’improviser journaliste, la profondeur du conflit et ses multiples pièges, anéantissaient toute espoir de vision et de résolution.

 

 

Une chose est certaine, dans l’éclairage à la fois meurtrier et spectral du conflit israélo-palestinien, Hamlet nous est apparu plus réellement immédiat et plus contemporain que jamais. Comme le dit l’acteur Lars Eidinger : Il y a cette fatigue mais en même temps vous n’arrivez pas à dormir… La peur que cela n’en finisse jamais est si forte. Le combat, c’est à qui s’essoufflera le premier.

 

Ce conflit catastrophique qui dévaste la région semble être aujourd’hui devenue une des matrices qui structure toutes les guerres modernes et Shakespeare, s’est projeté comme une lumière fossile autant chez Brecht, Heiner Müller, ou Didier-Georges Gabily, que chez Dreyer, Sirk, Tarkovski, Béla Tarr, Ford, Godard, Pasolini… Pourtant le théâtre et le cinéma, frère et soeur magnifiquement incestueux, sont aujourd’hui des territoires plus cloisonnés que jamais. Sans doute à cause des cases bien raides dans lesquelles le néo-libéralisme tente d’apprivoiser la création et les spectateurs.

 

 

J’ai de plus en plus de difficultés avec les formes trop rigides, trop reconnaissables. Je crois que ça tient au fait que je ne crois plus à la mise-en-scène. Au travail qui tend à rendre les émotions, le sens, les enjeux, les intentions trop visibles. La mise-en-scène, au théâtre comme au cinéma, est un art du siècle dernier. Je m’intéresse plus à ce qui se passe lors du processus de montage.

 

Au théâtre, ce processus se passe dans l’écriture. Heiner Müller ou Didier-Georges Gabily avaient un sens du montage extraordinaire. Les connexions entre les époques, les genres, les langues, les images, les sons, défiaient l’idée même de mise-en-scène. Ou alors chez François Tanguy et le Théâtre du Radeau qui aborde les fragments de textes avec lesquels il travaille (Walser, Shakespeare, Kafka, Dante, Hölderlin, Blanqui, Péguy, Artaud…) comme des matières combustibles. Ce sont des monteurs exceptionnels. Au même titre que Deleuze ou Godard. Il n’y a qu’à voir Histoire(s) du Cinema ou lire Hamlet Machine ou La Mission pour s’en rendre compte.

 

 

Le tournage s’est très bien passé. Thomas un artiste très solide, très intense. Mais les hommes de théâtre se méfient trop du montage. On a eu pas mal de discussions un peu serrés sur le montage. Forcement. Montage mon beau soucis. Thomas m'a dit un jour « le monteur, c’est Dieu le père». Alors que moi, je pense au contraire que le montage, c’est la mort de Dieu. Je suis trop godardien pour aborder le montage comme une volonté de pouvoir. Le montage, c’est la démocratie. Avec tout ce que cela entraîne comme hasards, rythmes et connexions aléatoires. Le travail du montage est vraiment très proche de celui sur la couleur chez les peintres, ou du son chez les musiciens. C’est pourquoi le montage de Hamlet In Palestine ouvre sans cesse sur les rythmes, la couleur et les sons. Et même si le film est construite sur une voix off, des interviews et des situations fortes, j’ai confié la narration de manière plus clandestine aux rythmes, aux couleurs mutantes, et aux sons. D’où aussi mon choix d’inclure dans la bande son du film des fragments de Kurtag, Kim Gordon (Free Kittens), et Terry Riley.

 

Nicolas Klotz