Lors d'un entretien « difficile » avec Noam Chomsky, partiellement publié sur la version en ligne de La Furia Umana (n. 4), le philosophe du langage et militant anarcho-syndicaliste introduisait, à un moment de la discussion préparatoire, l'expression « Tradition of Paris », pour désigner et connoter une certaine théorie philosophique de l'après guerre qui, quelque peu hâtivement et polémiquement, réunissait Deleuze et Derrida, Debord et Baudrillard, Foucault et Lyotard.

La tradition est certes importante, même si l'on veut créer le vide il faut toujours faire face au plein de quelque chose qui pèse, inspire, limite, et parfois étouffe. Après tout, le caractère destructeur, comme l'observait Walter Benjamin, se trouve dans le front des traditionnalistes. Il se joue dans l'espace de la mémoire et, à son intérieur, il enlève et, par le même geste, conserve aussi, à travers le renouvellement qui libère.

Comme Aristote et Robert Kramer nous l'apprennent, il faut bien partir de quelque chose. Partir de la théorie française (« Tradition of Paris ») du cinéma est sans doute un début, un mouvement dont la bonté est par elle-même évidente et dont la justification préalable n'est pas nécessaire. Nous croyons que ce dossier édité par Nicole Brenez en est un bon exemple, même dans les endroits moins connus et plus radicaux de cette théorie. Il faut d’abord préciser qu’il ne s’agit pas de rendre compte de toute la théorie française, ou encore d’affirmer qu’il existe une quelconque « théorie française », cette description ne désignant aucune référence, aucun objet. Il n’existe pas d’école, ni de bloc monolithique ; on ne veut pas produire une anthologie, ni reconduire les différentes théories du cinéma à une identité supposée.

Du reste la vocation de ce film journal n’est pas celle de reconduire à l’ordre du discours pacifiant la pluralité des points de vue, des langages et des langues elles-mêmes. Plutôt, tout comme dans un plan de consistance deleuzien, LFU cherche à concaténer les différences dans leur propre singularité, décrire une conjonction qui n’est pas fusion, ni collectivité. LFU interroge le cinéma en tant que expression et langage, aussi bien que comme expérience sensible, en raccordant classicisme et modernité, les monuments du cinéma et ses figures marginales, le caractère destructeur et la mémoire, en activant un jeu qui en vivifie la relation mobile.

La tradition, comme Mikel Dufrenne nous le rappelle, est quelque chose de vénérable, et désormais le « film expérimental » a sa propre tradition et ses colosses ; la théorie cinématographique a bien évidemment une tradition. LFU traverse la tradition afin de la sauver et de la renouveler, pour l’arracher au conformisme, en exaltant la nouveauté parce-que elle connaît le fond dont elle se détache. LFU traverse ces continents aux contours irréguliers pour concaténer, et laisser intacts dans leur singularité leurs éléments et leur géologie vivante, pour les réunir dans leur hétérogénéité et ouvrir, toujours et à nouveau, des lignes de fuite et d’intensité au-delà de toute chaîne chrono-logique, en tissant une topologie qui fait jouer et télescoper les topoï, tout en ne déterminant pas tellement leur signification, mais les dynamiques qui concatènent entre eux les horizons de sens, les lieux, les espaces, les forces productrices de sens appelées « Joseph Losey », « Bertrand Bonello », « Andy Warhol »…ou « Qu’est-ce que le cinéma ? », « la théorie situationniste du cinéma » ou « L’Acinéma », en amorçant des nouveaux mouvements telluriques. En dernière instance, nous introduisons et pratiquons encore une fois l’expérimentation et l’écriture comme mode de vie. Le corps doit toujours exulter – mais à travers un art du dosage…

 

 

t.d.

 

 

(Traduit de l’italien par Enrico Camporesi)