le 3 octobre 2012

J’ai assisté aux funérailles de Marcel Hanoun. Lorsque je suis arrivé au Père-Lachaise, Gérard Courant faisait tourner sa petite caméra pour enregistrer la cérémonie. Il me dit : « C’est étrange que personne ne filme. Il y a beaucoup de cinéastes ici ». Le cinéaste des Carnets filmés ajoute qu’il a déjà réalisé un film en mémoire de Marcel Hanoun. Il prépare donc un deuxième opus afin de garder un souvenir de son compagnon de route.

 

le 4 octobre

À l’ouverture des Rencontres du cinéma documentaire de Montreuil, consacrées cette année à « la première personne » au cinéma, je croise encore une fois Gérard Courant, accompagné de Joseph Morder (dont les films sont programmés lors de ces Rencontres) et de Maria Faustino, chorégraphe d’origine portugaise. Tous les trois se trouvaient également au Père-Lachaise la veille.

C’est Film Portrait (1970) de Jerome Hill qui ouvre ce Festival. Après la séance, j’ai entendu beaucoup de gens dire que c’était un navet. Je n’ai pas pu insister sur le fait qu’il s’agit d’un film représentatif qui attache le cinéma expérimental à l’autobiographie. À vrai dire, j’attendais cette séance pour le voir enfin en 16 mm. Je n’ai pas pu le dire non plus. Maria Faustino critique fortement le film car les Lettristes — Isidore Isou et Maurice Lemaître, entre autres — se sont déjà livrés au même genre d’expérimentaion dans les années 50. Le film de Jerome Hill n’aurait aucune originalité.

 

le 5 octobre

Projection du Journal de Joseph M. (1999) de Gérard Courant, film dans lequel Joseph Morder rend visite à Marcel Hanoun. Cette projection est suivie de celle de La Maison de Pologne (1983) de Joseph Morder. Gérard Courant et Joseph Morder ont dédié cette séance à Marcel Hanoun, cinéaste majeur des films « à la première personne », en rappelant que son enterrement avait lieu le jour même à Resson. En mars 2011, Marcel Hanoun nous avait raconté, au cours de la Master-Class organisée par François Grivelet et moi-même : « Je voulais vous parler du “je”. [...] C’est presque un conseil pédagogique que je me permets de donner, de vous dire qu’il faut partir du “je”, il ne faut pas avoir peur de partir de soi-même pour faire des films. [...] Ce sont ces films personnels qui sont plus universels et qui parlent du monde »[1].

Le lendemain, le Cinématon de Marcel Hanoun est programmé. Maria Faustino m’a raconté sa première rencontre avec Marcel Hanoun : A flor encarnada (1994). Chorégraphe autodidacte, elle a été découverte par le cinéaste. Je n’ai pas pu lui répondre lorsqu’elle m’a demandé quelle relation j’avais entretenue avec Marcel. Je ne suis même pas sûr qu’il se souvienne bien de moi. Je ne l’ai vu que quelques fois.

 

le 14 novembre

La rétrospective de Marcel Hanoun commence au Cinéma Saint-André-des-Arts, alors que je suis à Tokyo. En ce jour, je raccompagne Nicole Brenez à Narita. Elle y était venue afin de participer à un colloque sur le cinéma japonais des années 60-70. En attendant le train, nous en venons à parler de Marcel Hanoun : « J’ai vraiment compris Cello, me dit-elle, lorsque je l’ai revu au Doclisboa 2012, première projection après la disparition de Marcel. Il a réalisé ce film en prévision de sa mort. Dans Cello, Marcel nous parle depuis sa mort. »

 

le 16 novembre

Pour fêter le lancement d’une nouvelle collection, « Cristal cage », par la maison d’édition Tokyo Publishing House, une table ronde a été organisée par le poète Takashi Hiraide. Il faudrait dire que celui-ci ne dirige pas seulement cette belle collection, mais qu’il la fabrique de toutes pièces. Takashi Hiraide choisit ses auteurs, imprime lui-même avec des imprimantes à jet d’encre, s’occupe même de la conception graphique. Les trois premières publications sont : Le sublime est maintenant (Sûkô ha ima) de Barnett Newman, traduit par Yukio Mitsumatsu ; Basque, sept couleurs (Basuku nana iro) de Chihiro Minato ; et Lumière du temps (Toki no hikari) de Michiyo Kawano. Chaque ouvrage n’est publié qu’à 170 exemplaires.

Les enjeux de cette collection — « révolutionnaire » selon l’expression de Chihiro Minato — consistent à publier de façon extrêmement indépendante et libre, ni industrielle ni artisanale. Il ne s’agit pas de créer des livres de luxe, ni de se présenter comme amateur. Takashi Hiraide exige un professionalisme rigoureux, que l’industrie tend à oublier.

 

le 21 novembre

Parmi ces trois petits livres, le recueil de poèmes en prose de Michiyo Kawano m’a beaucoup impressionné. L’auteur semble d’abord se contenter de décrire les choses qui se passent sous ses yeux. Et pourtant, au fur et à mesure que les mots s’accumulent, la description va au-delà du factuel et devient analytique et romanesque, comportant des commentaires subjectifs où celui qui décrit semble se dissoudre dans ce qui est décrit. Ainsi, il est désormais difficile de discerner le sujet et l’objet de la description. À mes yeux, les dernières lignes du premier poème résument ses enjeux ambitieux. J’ai envie soudainement de les traduire en français : « Devenant un regard semblable à la lumière du temps, sans intention particulière, je voudrais noter ce que je vois de temps en temps. Cela ne veut pas dire que j’ai les yeux silencieux. Ceux qui apparaissent sans s’apercevoir qu’ils sont vus, vont remplir mes yeux de lumières silencieuses. C’est ainsi, me semble-t-il, que je deviens paysage » [2].

 

le 5 décembre

Fioretti pour Marcel Hanoun de François Grivelet est présenté dans le cadre de la rétrospective au Saint-André-des-Arts. Moi, toujours absent à Paris. À travers le tournage de ce film, j’ai pu rencontrer nombre de personnes, dont l’épouse de Chihiro Minato. Celle-ci est cousine de l’actrice fétiche de Marcel Hanoun, Lucienne Deschamps, et elles me parlaient de leur ami japonais Chihiro. Je leur ai répondu qu’il est l’un des rares essaystes-photographes japonais qui mène une réflexion sur l’anthropologie des images. Je n’avais jamais imaginé qu’il connaissait les films de Marcel Hanoun.

 

le 10 décembre

Malgré la variété des supports qu’il choisit (du super 8 au téléphone portable, du 16 mm au 35 mm, de la vidéo au numérique, etc.), Marcel Hanoun ne s’intéresse pas vraiment à la spécificité du médium. Simplement, comme le dit à juste titre Raphaël Bassan, « Hanoun souhaite faire un film, et rien d’autre ». Le reste lui importe peu. C’est que, pour lui, la matière d’un film n’est que son propre corps. « Le film est le reflet du regard que son auteur lui porte et le corps de l’auteur est la matière de son film et le film vit lentement la vie, la mort de son auteur », écrit-il dans ses Notes.

 

le 16 décembre

Dans De son appartement (2010), Jean-Claude Rousseau lit Bérénice de Racine. Ce film-lecture se caractérise par son esthétique plutôt que par le texte choisi. Le cinéaste évite avant tout de montrer le visage des personnages qui lisent. Le corps du lecteur occupe le cadre, mais on ne peut pas regarder son visage, sa bouche d’où jaillit la parole. Ce faisant, le cinéaste s’écarte d’une identification.

Il m’a semblé qu’à cet égard, l’esthétique hanounienne relève d’une autre problématique. Le visage, chez Hanoun et dans Cello en particulier, représente ce qu’on appelle la présence de la parole ou de l’absolument Autre. Il n’a pas peur de l’identification. À voir, dans Cello, les participants du film se présenter tour à tour devant la caméra, on s’aperçoit que le metteur en scène, ici, met en avant l’identité de la personne. Depuis le premier visionnage du film, je me demande pourquoi ils se présentent autant avec précipitation. Ils sont en mouvement, en action, en passage.

À l’instar de son écrivain de chevet disant que « Je ne peins pas l’être, je peins le passage », Marcel Hanoun essaye de saisir le passage dès son premier film, Une simple histoire (1959), où il se consacre à filmer une femme qui ne demeure jamais en place. Je me souviens bien de ma rencontre avec José Luis Guerín. Je lui ai demandé, en rappelant qu’il voulait faire un remake d’Une simple histoire : « Avez-vous déjà réalisé partiellement votre Une simple histoire, car dans En la ciudad de Sylvia, on ne peut voir que des gens en marche ? » Sa réponse : « Non ».

Clôture de la rétrospective au Saint-André-des-Arts, que j’ai ratée.

 

le 17 décembre

Passionné par sa dernière publication, j’ai choisi un livre de Michiyo Kawano comme remède contre la souffrance prévisible d’un long vol prévu le lendemain : « Au dehors se trouve une sensation / Ressens cette sensation d’autrui, indifférent à toi / Touche à ce qui vient te toucher au-delà du temps / C’est ainsi que l’on devient / Doucement paysage / À côté des herbes où une personne fait son ombre / Et qui en sont étonnées // (La solitude est de trouver le salut) » [3].

 

le 18 décembre

Me revoilà à Paris pour recommencer de vivre à l’étranger, un univers asymétrique où la parole se perd et où tout se passe indifférement à soi. La rétrospective de Marcel Hanoun s’est déjà terminée. Lorsque nous avons rencontré Marcel Hanoun pour la première fois, dont je me souviens bien, François Grivelet a fait remarquer le renversement de la couleur des touches du piano dans L’Authentique procès de Carl-Emmanuel Jung (1966). Les touches noirs et blanches sont inversées, dit-il. Marcel Hanoun et moi lui répondons : Pas possible. Cependant, après vérification avec une copie numérique du film que le réalisateur possède, nous nous sommes rendus compte que François avait tout à fait raison. Le protagoniste joue effectivement sur un piano à claviers renversés. Les marches sont noires et les feintes blanches. S’agit-il d’un clavecin et non d’un piano ? Le réalisateur emploie-t-il, sans le savoir, un instrument conçu selon un modèle du dix-huitième siècle ?

Sans doute, me suis-je dit, l’univers hanounien est déjà inversé. Il enregistre, à son insu éventuellement, un monde à rebours qui appartient à un autre ordre que celui de la nature, un monde où il n’y a plus de nécessité d’un renversement pelliculaire du positif en négatif, d’une opération postérieure, afin de dévoiler le vrai visage de la réalité empirique.

 

Post-scriptum

Depuis qu’a été écrit cet essai, j’ai eu l’occasion de feuilleter Cinéma cinéaste. Notes sur l’image écrite de Marcel Hanoun. Un passage m’a retenu : « La caméra devrait être plus souvent un instrument à deux claviers inversés. Le même regard passerait facilement, sans transition, du grave à l’aigu, sans passer par les octaves d’une laborieuse narration » [4].

 

 

Kentaro Sudoh

 

 

Notes

 

[1] Marcel Hanoun, « Master-Class avec Kentaro Sudoh et François Grivelet », in Marcel Hanoun, Envol, brochure constituée par Nicole Brenez, distribuée à l’occasion de la Rétrospective au Saint-André-des-Arts, Paris, novembre 2012, p. 7.

[2] Michiyo Kawano, « Paysage (Fûkei) », Lumière du temps (Toki no hikari), Tokyo Publishing House, coll. « Cristal cage », 2012, p. 10. C’est moi qui traduis.

[3] Michiyo Kawano, « Paysage, passage (Fûkei · Ikô) », Fleur, Vapeur, Écart (Hana · Jôki · Hedatari), Tokyo, Panta Rhei, 2009, pp. 75-76. C’est moi qui traduis.

[4] Marcel Hanoun, Cinéma cinéaste. Notes sur l’image écrite, Crisnée, Yellow Now, 2001, p. 101.