Metamkine est un collectif de cinéma expérimental élargi, formé de Christophe Auger et Xavier Quérel aux projecteurs 16mm et de Jérôme Noelinger au dispositif électroacoustique, qui ne réalisent pas de films mais uniquement des projections-performances. Si l'oeuvre de Metamkine est difficile d'accès de par sa nature, consistant exclusivement en projections-performances, par opposition au film de cinéma comme objet reproductible et dont il est plus facile de disposer dans une programmation, aussi Metamkine est souvent programmé dans des festivals internationaux de cinéma expérimental, en 2014, ils ont été bien présents sur la scène parisienne : le mercredi 14 mai 2014 au Générateur à Gentilly, le samedi 13 septembre 2014 dans la programmation Scratch Expanded de Light Cone aux Voûtes à Paris et le jeudi 25 septembre 2014 à l'Église Saint-Merry à Paris. Tandis que leurs performances aux Voûtes et à l'Église Saint-Merry étaient basées sur un dispositif cinématographique plus classique avec projection en direction d'un écran, la performance au Générateur a utilisé cet espace dédié à la performance pour développer le dispositif de projection de manière plus originale, « élargie ».

Le présent texte propose le compte-rendu de cette performance de Metamkine au Générateur le mercredi 14 mai 2014. L'enjeu ici n'est pas théorique mais plutôt documentaire, comme un essai de documenter par le texte l'événement de la projection-performance (dont les captations vidéo, sauvages pour la plupart, car il n'est hélas pas systématique que les institutions culturelles documentent de manière professionnelle les événements qu'elles accueillent, rendent souvent mal compte), sans prétendre se substituer à la captation vidéo, prétendre au moins compléter ce type de documentation. Contrairement à d'autres cinéastes expérimentaux qui réalisent des projections-performances plutôt que des films, et qui donnent un titre différent à chaque performance, Metamkine ne donne pas de titre à leurs performances, auxquelles donc on peut faire référence par le lieu et la date, et le nom du collectif. Chaque performance est pourtant unique, tant par les variations internes du style du collectif, que des paramètres externes déterminés par le lieu. L'espace du Générateur, qui n'était donc pas de la configuration de la salle de cinéma classique, mais d'un simple et vaste bloc, pour permettre une plus grande flexibilité, a permis aux potentiels du « cinéma élargi », dans la tradition (qui n'est pas exactement équivalente à l'installation de l'art contemporain) de laquelle travaille Metamkine, un bel épanouissement. Au lieu d'un seul écran, trois écrans divisaient l'espace, dans l'obscurité. Deux écrans de gaze semi-transparents étaient pendus au plafond, un large au premier tiers de la salle et un plus petit à la moitié de la salle. Un troisième écran de toile blanche, opaque, large, écran de cinéma standard, était au fond de la salle. Les projections de la performance, d'une durée d'une heure environ au total, se sont déroulées en plusieurs temps et espaces successifs, dans chacune de ces antichambres formées par le dispositif. Les spectateurs se déplacèrent suivant le mouvement en trois phases de la performance (au lieu de rester assis à la même place pendant toute la performance, comme dans une séance de cinéma ou une représentation théâtrale, sans pour autant qu'il y ait mobilité aussi libre que dans l'installation, si l'on voulait suivre quand-même la performance). Sur le premier écran, comme un prélude. À l'entrée de la salle, le public pouvait voir de l'autre côté de cet écran, semi-transparent, les projectionnistes à l'oeuvre, faisant face au public, projetant en direction du public. Sur l'écran, les projections de lumière et d'imageries abstraites, issues de plusieurs projecteurs, se superposaient dans des compositions en recompositions incessantes, d'allure de kaléidoscope aux structures organiques (plutôt que géométriques) entrecoupées de flashes monochromes (vert, rouge, bleu). Les configurations lumineuses enveloppaient l'espace, en se portant aussi sur les murs, et par l'intensité des flashes. Une musique électroacoustique, harmonisée aux images plutôt que ne les suivant, baignait l'espace et confortait le caractère immersif de la pièce. (Metamkine est d'ailleurs aussi un label de musique expérimentale.) Après une dizaine de minutes, la toile de l'écran fut tirée comme un rideau par l'un des performeurs, pour faire une ouverture, par laquelle le public fut invité à passer de l'autre côté de l'écran, et pénétrer plus en avant dans l'espace. Le deuxième écran de gaze au centre de la salle était froncé, non tendu. Cette ondulation de la toile déformait les images projetées, comme les sons jouaient sur la distorsion. Assez vite, les performeurs font tomber cet écran de toile au sol, où il reste en tas, tandis que les projections lumineuses continuent autour dans l'espace. Un performeur se tient à proximité debout avec une torche électrique, qui lui sert de projecteur portatif avec lequel il fait des figures de lumière – il paraît alors jongler avec du feu, comme un saltimbanque. Il trace un cercle de lumière en l'air avec cette torche dans le noir. Il projette aussi la lumière de la torche sur le premier écran, resté tendu, pour dessiner d'autres figures, fulgurantes. Ces numéros ou attractions successifs, comme un préliminaire, amenèrent graduellement le public vers le troisième écran au fond de la salle, où s'est déroulée la partie principale de la performance.

Arrivée à cet écran, la performance s'est basée sur un dispositif de projection plus stabilisé, celui qui fait d'ailleurs la signature de Metamkine. Toute la partie de la performance qui précéda relevait plutôt de la création in situ, en tant qu'extension de leur dispositif habituel, permise par l'espace vaste et flexible du Générateur – même si l'imagerie et le son restèrent tout au long de la performance dans le style bien identifiable, inimitable, du collectif – : extension du cinéma élargi vers l'installation, l'environnement multimédia et le happening. Metamkine se définit entre autres par un dispositif de projection original, relativement constant, sur lequel la deuxième moitié de la performance au Générateur s'est stabilisée, après un prélude joué en reconfigurations libres, et inédites, sur toute la longueur de la salle. Devant le troisième écran au fond de la salle, un grand écran de cinéma standard, le trio s'est installé dans sa configuration triangulaire habituelle : Xavier Quérel à gauche et Christophe Auger à droite, avec des projecteurs 16mm, et au centre, plus en avant, vers le public, Jérôme Noetinger, avec un dispositif électroacoustique. Les deux projectionnistes, Quérel et Auger, présentent la particularité de faire face au public, contrairement au projectionniste de cinéma traditionnel, qui opère dans le dos du public, caché dans une cabine de projection ou en tous cas soustrait aux regards par rapport à l'écran. Aussi, les ombres portées des projectionnistes avec leurs appareils se dessinent sur l'écran pendant la projection-performance, par intermittence, en plus de leur visibilité immédiate, par leur présence physique, devant l'écran. Ils opèrent toutefois – et c'est là une autre originalité – accroupis au sol, à côté de leurs projecteurs 16mm posés à même le sol, limitant par là leur visibilité par ombre projetée sur l'écran, plus en hauteur. Les autres images projetées, autres que les ombres portées, composées de la lumière des projecteurs, arrivent sur l'écran après avoir été réfléchies par des miroirs, placés de biais devant les projecteurs, puisque les projecteurs sont dirigés comme les projectionnistes vers le public, non vers l'écran. Les images sont donc projetées en direction du public mais réfléchies par des miroirs pour arriver sur l'écran. Aux miroirs, qui permettent donc de diriger la lumière des projecteurs vers l'écran, s'ajoutent des prismes et des plaques de verre avec lesquels les projectionnistes réfractent la lumière des projecteurs. Les faisceaux de lumière projetée sont ainsi tissés en un réseau mobile dans l'obscurité de l'espace : ils sont dirigés, sculptés, agencés. Ce dispositif optique permet de composer en direct avec la lumière et les images projetées, procédant à des figures de surimpression optique, de dédoublement, de multiplication, de morcellement, et de dépassement des limites de l'écran par la projection aussi sur les murs. Les images projetées sont pour la plupart non représentatives, élémentaires, comme des textures organiques, cristallines, de liquidité, de brûlures, des flashes monochromes où se dessine seulement un cercle central reflétant la source lumineuse ; et seulement quelques-unes représentatives, comme des vols planés d'oiseaux. Le stock d'images comme les sons enregistrés sont manipulés en direct, joués selon un principe d'improvisation. Néanmoins, l'harmonie entre le visuel et le sonore, et entre les trois performeurs (deux à l'image et un au son), s'accomplit de manière heureuse, manifestant certainement les années d'expérience à jouer ensemble et l'affinité élective entre les artistes, liés aussi d'amitié. Il peut y avoir dans la performance des moments de désaccord, de perte momentanée de l'harmonie, où l'on sent que le (ou les) performeur(s) cherche(nt) leur route pour la retrouver. Dans la performance de Metamkine du 14 mai 2014, la symbiose du trio et de l'ensemble des éléments audio-visuels fut très réussie.

À la fin de la performance, l'écran de cinéma s'éteint, à la suite de l'extinction des projecteurs, mais le spectacle n'est pas tout à fait fini pour autant, les lumières de la salle ne se rallument pas tout de suite. Un dernier numéro, très gracieux, fut alors exécuté par Xavier Quérel, dans la salle encore plongée dans le noir : avec simplement en main une torche électrique braquée sur une boule à facettes, disposée au sol comme un ballon au lieu d'être accrochée au plafond selon l'usage normal, et dans laquelle il shoote, pour la faire rouler du pied comme un ballon, avec donc ces gestes rudimentaires, le résultat fut décuplé de sorte que tout l'espace fut strié de lumière. En effet, la lumière de la torche électrique réfléchie par les facettes de la boule à facette qui roulait au sol, forma des stries de lumière du sol au plafond, et sur les murs, de la salle. Ce « jeu de lumière », explicitement tel du fait de l'utilisation détournée de l'accessoire de lumière comme un ballon, produisit un effet féérique. On aurait dit une pluie d'or, qu'on aurait pu prendre pour la préfiguration de quelque apparition fantastique. Même d'un point de vue purement optique, l'effet avait une naïveté portant à un sens de l'émerveillement. Le décalage entre le minimalisme des moyens et des gestes (une modeste torche électrique, un accessoire pour discothèque ou autre lieu plus ou moins vulgaire, un jeu de ballon qui peut aussi avoir des connotations pop par le football) et les fresques lumineuses étirées à toute l'amplitude du vaste espace pour sa transfiguration, décuplait l'émerveillement. On pouvait voir aussi dans ce geste ludique qui conclut la performance, une référence métonymique à quelque scène originaire du cinéma élargi comme l'Exploding Plastic Inevitable (1966-67) d'Andy Warhol. La boule disco qui roulait facétieusement comme dans l'invention d'un jeu détournant l'usage conventionnel des objets par la fantaisie d'un enfant, faisait figure d'emblème de la dé-construction de la discothèque (où l'on trouve ce genre de boules à facettes) et la salle de cinéma, pour la re-construction d'autres expériences qui réunissent les caractères immersif-participatif et de la distance spectatorielle de ces différents espaces publics. Le cinéma expérimental élargi de Metamkine accomplit particulièrement bien l'élargissement de l'expérience spectatorielle cinématographique classique lors de cette performance aux extensions environnementales dans l'espace du Générateur. Avec à la fin le jeu de ballon avec l'accessoire de lumière détourné en guise de ballon, les jeux de lumière furent menés vers la porte de sortie de la salle, invitant avec délicatesse, et encore en beauté, les spectateurs à suivre le chemin et quitter les lieux.

 

 

Emilie Vergé