Ce triplet un peu facile est ce qui me vient d’abord pour parler, une fois de plus, de ce sujet déjà un peu tiédi : le cinéma n’est plus dans le cinéma. Au vrai, j’ai le sentiment, peut-être abusif, d’avoir dit clairement ce que j’en pensais dans un petit essai paru voici deux-trois ans et intitulé Que reste-t-il du cinéma ? Je ne vois rien à changer de fondamental à ses conclusions :

Première remarque cinéma, nul n’a jamais bien su quelles étaient ses limites ; du temps que j’étais jeune, jadis, les expérimentaux vouaient aux gémonies le narratif et représentatif et industriel, tandis qu’une bonne partie de la critique cinéphile ignorait superbement l’underground ou le documentaire ; du temps plus tardif que j’étais universitaire, d’excellents collègues s’escrimaient au contraire à me démontrer que le clip ou le cinéma amateur faisaient partie du cinéma. Tout cela m’a enseigné la tolérance en la matière, et poussé à la curiosité.

Deuxième remarque : entre l’essence et l’expérience, mon choix est vite fait. Je me soucie au fond comme d’une guigne de savoir si ceci ou cela est du cinéma ; ce qui m’importe c’est la sensation, l’émotion, l’information, et plus profondément le sentiment et la pensée, que cela m’apporte. Ce qui est important n’est pas de préserver le cinéma (de quoi ?) mais de comprendre ce qu’il a apporté et ce qui peut en rester, éventuellement à travers d’autres dispositifs d’image.

Troisième remarque : dans la « querelle des dispositifs»[1], j’adopte de plus en plus une position modérée. Je ne crois pas qu’on puisse voir une œuvre de cinéma sérieusement si on doit se tenir en équilibre sur un pied, si les gens autour de vous hurlent et dansent (le Rocky Horror Picture Show est une fête, pas du cinéma), ou si le projectionniste a mélangé les bobines (cela m’est arrivé devant L’enfance nue au festival de Venise en 68), ou… Bref, il faut des conditions minimales. Mais ce dispositifest tout de même, à mon avis, extrêmement souple. Si je passe un dvd sur l’écran plat de mon salon, je vois un film : c’est du cinéma. Si je regarde le même film sur mon ordi, pourvu que je sois assez près et assez concentré, c’est encore du cinéma parce que c’est une expérience de cinéma : je suis tout regard et tout ouïe ; je suis capté, selon le contrat qu’elle suppose, par la fiction éventuelle ; je vois des images mouvantes et m’adapte à leur logique ; etc.

Quatrième remarque – la plus hasardeuse, celle dont je ne suis jamais sûr jusqu’au bout parce que c’est celle qui est le plus battue en brèche par l’évolution récente des images mouvantes : le cinéma, cela doit être une façon de me dire quelque chose du monde. Cela peut passer, autant qu’on veut, par la fabrication de mondes inventés (des mondes de fiction)[2], mais l’expérience n’a tout son sens que si, in fine, je suis renvoyé à mon être-au-monde, à mon Dasein. C’est dire que le fantastique ni le merveilleux ne me gênent pas : Le Seigneur des anneaux est une leçon de vie au même titre qu’Empédocle ou Noir péché. Du coup, je ne crois pas que la question tant agitée de l’image numérique soit un bien grand obstacle non plus. Qu’elle soit, dans les blockbusters pour enfants et grands enfants, utilisée majoritairement pour des conneries, c’est un fait. Mais cela ne la disqualifie pas qua talis. Le film numérique travaillé en postproduction pour lisser ou hérisser l’image, y introduire des éléments allogènes, au contraire en enlever certains, pour accélérer, ralentir, saccader, bref pour réinventer l’image après sa prise indicielle, ne vise jamais totalement, en général, à faire que la référence ultime ne soit plus le monde; et si le cinéaste sait son affaire, cela peut donner des images splendides.

Je ne peux mieux résumer tout cela que par les trois traits définitoires de l’expérience cinématographique auxquels j’arrivais dans QRC ? Le cinéma c’est une expérience qui mobilise et régit mes sens à distance (regard/ écoute) pour me délivrer une leçon à propos du monde et de ma façon de m’y inscrire, dans des conditions suffisamment confortables et restrictives à la fois pour que pendant ce temps je ne fasse rien d’autre et sois soumis au temps du film.

Pardon d’avoir été aussi long à résumer tout cela. J’en viens à mon titre et à ses trois épithètes. Cinéma étendu. La nouvelle expression mana, que des universitaires pressés ont été repêcher à partir du titre du livre, daté comme pas possible, d’un aimable hippie qui pensait que le cinéma n’avait d’intérêt que dissous dans la fête universelle[3]. Il est clair que ce n’est pas mon point de vue, mais alors, pas du tout. Et que du coup, je ne vois pas, mais pas du tout, l’intérêt d’aller chercher cette expression brouilleuse. Étendrele cinéma, fort bien – mais pour moi cela voudrait dire tout autre chose : cela signifierait qu’on se serve de l’expérience filmique pour voir et comprendre autrement, mieux, plus fort ce qui nous entoure ; pour apprendre à en sentir le rythme (Epstein n’avait pas tort) ; pour se questionner plus justement et plus efficacement sur ce qu’est le temps, son passage ou ses sites (là c’est Élie During qui a peut-être raison de parler d’une « topologie du temps ») ; pour augmenter notre compétence émotionnelle (« compétence » fera hausser des sourcils, tant pis). Rien à voir, en somme, avec un cinéma étendu au sens de sa dilution, de sa dissolution même, dans une expérience informe, celle de l’immersion dans le chaos des choses et dans le refus de la pensée.

Cinéma prétendu. Là, on touche à quelque chose de plus simple, de plus limité, et qui je crois a beaucoup nourri, à tort, l’idéologie de l’ étendu. On touche à ce qui est d’abord un fait social, ou sociétal comme on dit à présent : le fait que les images mouvantes ne sont plus l’apanage du cinéma ni du film. Ce n’est pas bien nouveau, puisque l’invention de la télé date de trois quarts de siècle ou quasi ; mais longtemps, nous avons vécu sur cette opposition simpliste : la télé c’est chez moi, le cinéma c’est dans l’espace social donc chez personne. Les choses ont changé petit à petit, jusqu’à ce qu’elles changent grand à grand. Tant que c’étaient quelques artistes de video art qui exposaient leurs œuvres, on n’imaginait pas que cela se compare au cinéma. On voit ce qu’il en est aujourd’hui : en dehors des artistes plus ou moins sculpteurs qui produisent encore des volumes à l’unité (quitte à ce que ce soit en nombre et industriellement, mais c’est une autre histoire), la plupart des expositions contiennent, quelque part, des images en mouvement. Est-ce du cinéma ? C’est du cinéma si on en donne les conditions (le regard, le temps, la disponibilité, la concentration, la leçon sur le monde et le vivre) ; sinon, c’est autre chose. Cette autre chose n’a pas vraiment de nom, et certains s’en affligent. Cette affliction me semble déraisonnable – et de toute manière n’autorise pas à chiper un nom qui a un contenu si bien défini que cinéma. Qu’on trouve un autre nom, et l’affaire sera dite ; en attendant, pour moi ce sont des images mouvantes. (Quant aux spéculations du type de celles de mon ami Philippe-Alain Michaud, pour qui, en gros, tout ce qui bouge ou change est du cinéma, elles ont une certaine cohérence et même une cohérence certaine, mais me paraissent littéralement fantastiques.)

Cinéma détendu : oui, bien sûr, j’ai pris le mot pour l’euphonie, mais il n’est pas si mal. En tout cas, pour ma part, je suis de plus en plus détendu lorsque je pense à la concurrence, non entre le cinéma des cinéastes et celui des artistes (concurrence toute pacifique et pleine de contagions réciproques) mais entre le film de cinéma et ce qui vise ou tend à le remplacer, le jeu vidéo. Faut-il rappeler une fois de plus que le jeu est l’activité d’image mouvante majoritaire dans le monde en 2015 ? C’est inutile et je ne le fais pas. Cela n’a d’ailleurs aucune valeur d’argument, dans un sens ni dans un autre. Ce qui est intéressant en revanche, c’est de se demander quelles sont les relations entre l’expérience du filmique et l’expérience du vidéoludique. Similitudes : ça bouge ; c’est cadré, d’un cadre semblant mobile par rapport à un référent imaginaire ; la mimèsis règne, grossière ou plus fine (de plus en plus fine dans les jeux) ; un film comme un jeu sont une suite de situations et d’événements, situés dans un monde de fiction (une diégèse). Dissemblances : le film est un discours proféré une fois pour toutes, que je ne modifierai pas, quand le jeu m’offre à chaque fois un parcours différent (en principe) ; par conséquent l’expérience que j’en retire n’est pas du même ordre : du film j’apprends quelque chose sur ce qu’il montre, du jeu j’apprends éventuellement quelque chose sur moi-même et mes capacités. Je laisse de côté un point qui à terme sera peut-être dépassé, celui de la vitesse : tous les jeux que je connais (indirectement, grâce à mes enfants et à mes jeunes étudiants) reposent sur la rapidité d’exécution et de réaction ; je n’en ai vu aucun qui suppose la longue réflexion, et encore moins, la contemplation (mais je lis ici et là qu’il commence à en exister)[4]. C’est évidemment un point de distinction supplémentaire avec le cinéma, qui justement depuis dix ou quinze ans connaît une vogue, et même une inflation, des situations contemplatives ou vides d’action”.Mais, me dira ici une lectrice attentive, pourquoi “détendu? Eh bien justement pour cela : le jeu n’est pas du cinéma, c’en est la détente (et tant mieux si c’est un jeude mots).

Un mot pour finir. Deux choses me gênent, dans cet espace pseudo-polémique à propos du cinéma, de son extension, de ses frontières et de son devenir. D’abord, cette querelle a le défaut de faire proliférer des interventions redondantes, qui ne font que déplier un vain nominalisme ; c’est, “ce n’est pas” : j’ai suggéré tout à l’heure qu’on en finisse en s’attachant uniquement à l’expérience (à défaut de pouvoir se mettre d’accord sur le vocabulaire). Ensuite et symétriquement, le fait que l’expérience du filmique, malgré son extension considérable (dont la vision solitaire est la plus précieuse), continue de se penser négativement : déambuler devant des images n’est pasdu cinéma, attendre que l’eau dégringole dans les escaliers de Bill Viola n’est pas attendre que Vargas ait descendu la rivière dans Los Muertos, etc. Ma réponse est toujours la même : étendons le cinéma, mais étendons-le vraiment, c’est-à-dire, gardons de lui ce qu’il a inventé de plus essentiel, l’art de préparer un spectateur à donnerson attention aux images.

 

  

Jacques Aumont

6 janvier 2015

 
 


[1] © Raymond Bellour.

[2] © Thomas Pavel. J’ai un peu développé cela dans Limites de la fiction (2014).

[3]Gene Youngblood, Expanded Cinema (1970).

[4] Elsa Boyer commente récemment (art press, janvier 2015) des jeux comme Proteus ou The Castle Doctrine, où il s’agit par exemple de voler les espaces construits par les autres joueurs : on sort là, en effet, de la logique des Quick time events.