Cela fait 30 ans que je poursuis une pratique à partir du matériau mathématique. Une pratique dont le sens a toujours été mystérieux. Au départ ce n’était même pas une pratique artistique, du moins je ne me la suis pas représentée comme cela. C’était un jeu et ce jeu n’avait aucun sens particulier. Juste le plaisir de voir des formes, de les construire et de les agencer sans cesse différemment pour pouvoir mieux les contempler.

 

 

 

Hugo Verlinde, Derviches, 1992 

 

Les mathématiques sont une matière semblable à toutes les autres. C’est un jeu de créer à partir de rien. Cela fait partie intégrante de la création. Tout ce qui nous entoure est matière à création, tout peut devenir encore autre chose et c’est amusant, comme une sonate de Bach, comme une envie de jouer et de rire.

A l’inverse, sur ces dernières années, c’était devenu autre chose. J’ai été invité à m’exprimer à l’écrit ou à l’oral sur la question de l’art à l’ère du numérique. J’ai été invité également à enseigner, à Sciences Po par exemple ou aux Beaux-Arts de Paris. L’enseignant est là pour délivrer un savoir. On développe des méthodes d’enseignement. On ne joue plus mais on se prend au jeu du savoir que l’on délivre. On se prend au sérieux, on commence à croire que l’on a des points de vue à défendre.

Défendre des points de vue, c’est terrible ! Le personnage de Don Quichotte n’est pas loin…

À titre d’exemple :

« L’art numérique est un nouveau médium, une nouvelle forme d’expression. »

« L’ordinateur est un médium de création sans précédent pour les artistes conscients des enjeux esthétiques que soulèvent les langages de programmation. » 

« Le potentiel plastique du matériau mathématique est considérable et largement sous-évalué. »

Et bien d’autres…

Ce sont des affirmations. Elles ne sont ni vraies ni fausses, elles sont creuses. On fait de beaux discours qui n’engagent pas, on se contente de promesses, de paroles vagues sur l’art et bien entendu, on se donne le beau rôle.

Le travail que j’ai entrepris dernièrement a consisté à se défaire d’une pensée qui tourne en rond. Se libérer de toute idée préconçue. Fin des grandes idées sur l’art. Mise par-dessus bord des affirmations fracassantes.

Pour faire écho à l’injonction présente dans la première page de L’Île mystérieuse : « Dehors tout ce qui pèse ! »

Qu’est ce qui reste ? L’essentiel. Quand on fait ce travail d’allégement… Tout finit par s’ouvrir.

J’ai retrouvé l’attention. L’attention au monde, l’attention aux personnes, l’attention aux choses que l’on trouve belles. L’attention à une œuvre d’art ou à détail que l’on trouve beau dans une œuvre d’art.

Je pense à ce témoignage face caméra dans le film Human de Yann Arthus Bertrand.

Dans ce film, une des questions posées est celle du sens. Quel est pour vous le sens de la vie ?

Un homme d’une trentaine d’année hésite puis répond en se souvenant de cette pensée qui lui a été dite quand il était enfant : « La vie c’est comme porter un message, de l’enfant que l’on a été au vieillard que l’on sera. Il faut faire en sorte que le message ne se perde pas. »

C’est un message de fidélité à l’enfance. Fidélité à l’enfant que nous avons été.

Ce témoignage sur l’enfance m’en a rappelé un autre, celui d’Henri Langlois.

Henri Langlois est né en 1914 à Izmir en Turquie. C’est le deuxième plus grand port de Turquie et il y a une multitude d’iles qui entourent Izmir. Henri Langlois, enfant, fait un rêve récurrent. Il rêve qu’il vit sur une île et son île est en flammes. Nous sommes de nuit, des bâtiments antiques sont sur le point d’être détruits. Une civilisation entière est sur le point de prendre fin. Mais heureusement il y a une barque. Le spectacle des flammes qui détruisent l’île lui est insupportable mais il ne prend pas la fuite. Il se met en tête de sauver les trésors de son île.

Il va les collecter dans l’île pour les amener jusqu’à sa barque. Puis il prend le large et parvient à sauver un peu de ce trésor pour l’amener en lieu sur.

Henri Langlois est devenu directeur de la Cinémathèque française. Il est le premier à avoir eu l’idée de conserver les films. Dans ces années là, à la fin des années 20 et au début des années 30, c’est une course contre la montre. Les films se dégradent vite, les copies s’abiment. Si on ne les protège pas, elles risquent la destruction. On appelle ces copies de l’époque, les films flammes car elles peuvent s’embraser à la moindre étincelle.

Durant plusieurs années et avant la création de la cinémathèque, Langlois a amassé des films mais avec l’impossibilité de les stocker. Il n’avait d’autres choix à ce moment là que de stocker les films chez ses parents. Et il y en avait tellement, dans le couloir, sur toutes les étagères, qu’à la fin il était obligé de les placer dans la baignoire de l’appartement familial.

C’est une anecdote qui court sur la Cinémathèque et qui est connue : « La Cinémathèque française a commencé dans une baignoire. » Cela fait sourire. Mais en même temps quand on pense à cette baignoire, on pense à la barque. Et quand on pense à l’île en feu, on pense aux films flammes.

Langlois a rêvé. Langlois a fini par réaliser son rêve d’enfant.

Enfant, je cherchais à harmoniser toutes sorte de choses. Toutes sortes de choses y compris le lit de mes parents. Mes parents avaient un lit avec des pieds hauts en laiton. Ces tiges de laiton avaient chacun une sonorité. 
Et je développais la réflexion suivante, face à eux et face au lit :

Regardez et écoutez : au début il y a le silence.

1/ Si je frappe cette tige, la tige de gauche, elle produit un son et le son se propage. Mais tandis que le son se propage, l’autre tige le perçoit déjà et vit cela comme un manque. Elle attend de produire à son tour un son, elle l’espère et nous pousse à agir.

2/ Alors je m’exécute. Je frappe la tige de droite. Un autre son, proche mais sensiblement différent du premier son se fait entendre, et la note se propage à son tour. Nous pensons avoir rétablit l’équilibre et corriger l’injustice, mais c’est une erreur.

Sans trop nous en rendre compte, nous venons de créer un premier et un deuxième. Mais pourquoi y aurait-il un premier et un deuxième pour ces deux tiges ? Cela crée un sens, une flèche qui file dans une seule direction. Pourquoi pas l’autre sens ? Rien ne justifie cela. Il nous faut encore agir si nous voulons rétablir l’équilibre.

3/ Alors pour la deuxième fois je frappe la tige de métal, celle de droite, et le son se propage.

4/ Et je clos enfin le cycle, je frappe la tige de gauche. Extérieurement cela semble être le même son mais intérieurement ce n’est déjà plus le même son. Ce son clôt l’expérience. L’entendez-vous ? Le cycle se referme et l’harmonie est rétablie.

Pour célébrer cette harmonie retrouvée, je dois encore agir. Je frappe les deux tiges en même temps et ce dernier son est comme une conclusion, un bouquet final... C’est un son de synthèse. Une note supérieure qui englobe et enveloppe l’ensemble de l’expérience.

Un cycle se clôt et un cycle nouveau va pouvoir s’ouvrir. J’avais 8 ou 9 ans.

La réaction de mes parents à cette expérience : Hugo, nous pensons que tu es un peu fou. On les comprend.

Il me semble que du lit de mes parents aux courbes mathématiques, il n’y a qu’un pas… C’est-à-dire qu’il y a un même principe sous-jacent, une même manière de percevoir les choses. Le point de départ de ma pratique remonte au milieu des années 1980, 1985 précisément, je découvre la programmation sur une calculatrice graphique. Tout est ramassée dans ce premier moment. J’y découvre un matériau mathématique : quatre courbes continues (cosinus, sinus, exponentielle et logarithme) capables de se combiner et de s’associer entre elles à l’infini.

Pourquoi les avoir choisies ? Il n’y a aucune raison. J’ai été fasciné par leur beauté formelle et par leur pureté, par le sentiment d’éternité qu’elle dégage. Un petit texte que j’ai écrit en 2004 traduit cela : INFINIS. L’infini se manifeste graphiquement par deux courbes résolument contraires. L’une ralentit son rythme à mesure qu’elle progresse (logarithme) quand l’autre décolle vers le bleu à une allure vertigineuse (exponentiel). Ces deux infinis s’alignent sur un axe vertical et traversent mon corps de la tête aux pieds. Puis deux petites vagues (cosinus et sinus) sorties d’un cercle d’or viennent toucher mon cœur. Mes bras s’écartent et embrassent l’horizon. De cette croix, je vois naître et s’épanouir une multitude de mondes.

 

Hugo Verlinde, Derviches, 1992

 

La vie peut être le développement heureux d’un rêve d’enfant.

Pour suivre cette voie, il nous faut jeter tout ce qui pèse, nous alléger au maximum, nous débarrasser des idées que l’on chérissait et qui nous donnaient de l’importance.

Jetons le moi ! Nous retrouverons le goût du jeu, et chemin faisant, le sens de notre vie.

 

  

Hugo Verlinde, Alcyone, 2011

 

 

Hugo Verlinde

Cinéaste, plasticien