Pour Sylvain George

 

Paris est une fête est le titre ironique et joyeux du dernier film de Sylvain George. Il s’agit d’un poème cinématographique en 18 strophes qui riment les unes avec les autres non pas par l’effet d’un retour rythmé d’éléments semblables car le film assume la discontinuité de ses parties jusqu’au désordre et à la violence chaotique des images récoltées durant des semaines. Non. Ce qui fait l’unité du film lui vient d’abord de la nuit. Durant des nuits, les pas du filmeur le conduisent à travers la ville, du fleuve aux rues, des fleurs à l’insurrection, des roches aux pavés, des corps assoupis aux corps en guerre. Mais il y a plus : au cœur de cette nuit qui, au printemps 2016, devint la scène éphémère et tenace de la révolte et de la parole effrénée, le corps et la voix d’un magnifique Guinéen est bien le fil d’Ariane qui à la fois nous conduit et nous égare dans le labyrinthe des interrogations politiques portées par le film lui-même. Le déroulement des dix-huit mouvements produit une respiration organique de l’espace urbain qui communique à son tour au spectateur le tempo de ses émotions. Au fil des nuits il y a le sommeil et l’insomnie de la misère, il y a les gestes du deuil et leur profanation policière, il y a les proximités fraternelles et les affrontements carnassiers. Mais l’éclat contradictoire de cette récolte d’images pourrait se réduire bien vite à la binarité militante des enchaînements dialectiques. Or bien au contraire ce qui se déploie durant ce long documentaire c’est un exercice d’attention lucide et tendre sur la vie nocturne des êtres et des choses dans le respect de leur complexité et de leurs contradictions. Cette attention douloureuse, inévitablement, est aussi amoureuse par fidélité à la vie et à l’irréductible énergie que donne l’hospitalité du regard et la joie des rencontres.

 

 

Le temps des solitudes et celui des rassemblements produisent une sorte de diastole et de systole du regard qui impose d’en suivre le battement au moment d’en parler.

Tout commence par une sorte de clin d’œil au cinéma lui-même : Paris illuminé par les feux étincelants de la foire et de la fête tout comme Edison filma Coney Island en 1905 dans Dreamland ou comme Eugène Deslaw filma en 1928 les Nuits électriques. Dès l’origine le cinéma fut un art de la nuit. Dans les ténèbres de la projection, le spectateur assiste à l’illumination planétaire et nocturne de la vie festive. Mais c’est sans doute parce que nous vivons dans le monde du marché sans sommeil de la mondialisation capitaliste que les gestes de l’art, ici ceux du cinéma, se chargent politiquement de produire une tout autre lumière au cœur de leur propre rapport à la nuit : lumière des rêves, clairs obscurs des désirs et des crimes, brasiers de la liberté et de la résistance au pire. Le film de Sylvain George s’inscrit exactement dans ce site lumineux et cependant critique de défense et de préservation de toutes les énergies nocturnes. Paris commence donc par être une fête où le crépitement des jeux se mêle aux rumeurs de la ville et aux reflets mouvants du fleuve. Puis le regard se dirige vers l’asphalte, vers les trottoirs et les noirs recoins où les corps sans abri se tassent, mangent et cherchent le sommeil en ayant encore faim. C’est dans ce paysage que Sylvain George rencontre Mohammed le Guinéen et nous fait entendre sa voix. C’est le récit de la saga obstinée et cruelle de son exil. La violence du témoignage est alors accueillie par la lumière de la lune et celle des tournesols dont la floraison fanée tourne étrangement sa face vers la caméra, donc vers nous. Dans les ténèbres d’où peut encore venir la lumière ? C’est alors que se déroule une sombre poursuite. A travers les buissons d’une végétation improbable hantée par l’aboiement de chiens invisibles, la course débouche sur une modeste stèle funéraire, le mémorial d’un double crime. Ce crime eut lieu le 27 octobre 2005 : à Clichy sous Bois, deux adolescents, Bouna Traoré et Zined Benna meurent électrocutés lors d’une traque policière. Leurs deux visages sont là pâles et solitaires dans la nuit. Inoubliables. La caméra rejoint aussitôt les gestes du chagrin et du deuil qui s’amoncellent Place de la République et qui illuminent de mille bougies la photo des victimes des attentats meurtriers du 13 novembre 2016. Ces crimes ont ensanglanté la mémoire collective. Cependant la caméra ne cherche pas à comparer deux rituels funèbres ni à mettre en rivalité le nombre des victimes. Il ne s’agit pas non plus de renvoyer dos à dos un monde bourreaux et un monde de meurtriers mais de filmer la brutalité d’un seul et même monde. C’est pourquoi dans le mouvement suivant se déchaîne la violence policière qui brutalement quelques mois plus tard, lors d’une manifestation, écrase et détruit tout ce qui reste de ces deuils sur cette même place. Mais oui, envers et contre tout, Paris est une fête est-il écrit par la main invisible de ceux qui accueillent, qui donnent à manger ou qui défient à corps, à cris et à rire la brutale injustice de toute domination. C’est alors que vient se poser la question et s’inscrire le désarroi du regard quand la douleur des faits vient croiser le désespoir politique : pour qui se battent ceux qui se battent, ceux que la violence policière traque et emprisonne quand dans le même espace, au cœur de la même nuit, les corps sans ressources, sans abri et sans avenir des réfugiés et sans logis n’ont aucune place dans le champ de leur colère et de la révolte collective ? Nous sommes au centre du film lorsque la caméra retrouve justement Mohammed qui improvise une superbe chorégraphie avec ses mains, ses doigts, ses poings. Une danse guerrière contre un ennemi invisible mais aussi une main tendue dans le noir vers la présence de la caméra qui répond en ne cessant jamais d’offrir l’hospitalité de l’image. Ce moment est une fête. La vraie fête, celle de la beauté de toute adresse dans les moments de la rencontre.

 

 

Puis à nouveau c’est le retour vers la nuit des choses, vers le dur silence des pierres et la figure du naufrage qu’indique le déplacement du regard autour d’un poisson mort. Le monde siffle, le moteur des camions gronde et résonne aussi le roulement du métro. L’environnement sonore met le spectateur à l’épreuve d’une temporalité urbaine, indifférente aux souffrances et aux luttes. C’est dans ce paysage de l’abandon sans affect que Mohammed, le Guinéen fait entendre les mots de sa propre indifférence voire de son mépris pour les curiosités de voyageurs. L’exil n’a rien de touristique et Mohammed trouve les mots d’un sage qui dit sa pensée du monde et qui n’a rien d’un aventurier.

C’est depuis ce site prolongé de l’affaissement de l’espoir et de la solitude que s’opère un retour vers les lieux de l’agitation activiste des réfugiés et de ceux qui les soutiennent. Là encore Sylvain George filme sur la place de la République l’effacement de toutes les traces de la révolte et du conflit. Les opérations de nettoyage semblent condamner toute résistance à un destin de déchets et d’ordures. Les éboueurs rejoignent les fossoyeurs. Le montage rend visibles les contradictions sociales qui divisent politiquement les corps asservis. Qui sont ces éboueurs ? D’où viennent ces fossoyeurs ?

Mais il en va du sens de ce documentaire d’opérer par flux et par reflux : un nouveau mouvement de la vague irréductible se gonfle : c’est à nouveau la vague de la protestation, celle de la joie, de la parole poétique. Dans le soulèvement de la Nuit Debout ce sont les voix qui se lèvent, se mêlent, se croisent. La caméra se saisit au vol des affects qui réunissent les corps qui protestent et qui espèrent  : affects de l’amour, du poème, du chant, de la danse, de toutes les insolences clownesques mais aussi de la colère et de la rage qui a besoin de casser et d’enflammer. Une fois encore on veut demander : pour qui se battent celles et ceux qui se battent ici avec tant de passion quand, dans la même ville et dans la même nuit, solitaire, Mohammed fait les cent pas avant de retrouver le recoin de béton, le morceau de carton et les couvertures où il attendra le sommeil ? Mais avant de nous quitter pour dormir il va faire entendre au cœur de la nuit la percussion d’un chant venu de loin, produit par sa gorge et sa bouche, une plainte grave et explosive qui semble être un appel lancé vers une terre qu’il ne verra plus peut-être plus mais qui pourrait encore et toujours l’entendre. Pourtant c’est ici, à Paris, dans la nuit que ce chant s’élève aussi pour nous, qui nous demande de l’écouter pour que nous comprenions à la fois sa puissance et son chagrin.

 

 

Je crois que cette voix qui clôt la forte navigation du film résume parfaitement ce qui en fait la beauté poétique et l’énergie politique. A travers ce voyage urbain qui parcourt une année de troubles à la fois jubilatoires, cruels et misérables, Sylvain George se fait historien paysagiste d’un monde ténébreux dont les contradictions ne parviennent pas à anéantir la force des plus faibles ni le courage des plus démunis. Mais c’est la vitalité poétique des images et le tempo disruptif du montage qui maintiennent le film à l’écart de toute euphémisation de la réalité. Comme dans son précédent film, Vers Madrid, le vide politique qui sépare les citoyens en colère des réfugiés et des misérables en souffrance n’est jamais comblé par la rhétorique complaisante de la bienveillance et de la compassion. Pas de solution morale ni esthétique. Le choix de la forme est au service de la dignité au cœur de la plus absolue solitude. Nulle part ne se dessine encore l’ébauche de la construction d’un monde, d’un Tout-Monde pour reprendre la formulation d’Edouard Glissant. La nuit du cinéma est plus que jamais en charge de faire advenir la lumière dans la nuit des crimes et des révoltes. Cette lumière est celle de l’hospitalité et de l’intelligence et ne doit rien à celle des foires, des surexpositions et des feux de la rampe. La nuit où l’on se tient debout est celle des veilleurs et non celle des surveillants. La caméra peut veiller sur les autres au cœur de la nuit, pour protéger leur sommeil et partager toutes les ressources du jour. Le documentaire dans sa poétique est un véritable exercice d’hospitalité.

 

Marie-José Mondzain