À l’occasion de la sortie en salle en France de Paris est une fête — un film en 18 vagues, La Furia Umana dédie un dossier spécial au dernier film de Sylvain George. En plus d'un entretien avec George autour de Paris est une fête et d'un essai visuel du cinéaste, les enjeux esthétiques, politiques et épistémiques du film sont déclinés en quatre articles : « Paris est une fête Un film en 18 vagues », de Marie-José Mondzain (CNRS) ; « Paris, the Nightmare », de Jane Gaines (Université de Columbia) ; « The City as Heterotopia: Sylvain George's Paris est une fête” », de Debarati Sanyal (Université de Berkeley), et « La imaginación radical », d’Iván Pinto (Université du Chili). 

 

 

 

 

 

Vision panoramique des événements récents en France et en Europe (les attentats de 2015, l’état d’urgence, Nuit Debout, la question des réfugiés...), Paris est une fête inscrit ces épisodes dans l’histoire à partir d’un système de distinctions visibles travaillées par des puissances invisibles, des images et des figures qui surgissent de l’ombre, de la nuit, pour détourner les catégories établies.

 

Le système narratif du film se fonde sur une logique de fragmentation — ses dix-huit mouvements — et de recomposition dans une totalité organique. Film-traversée, Paris est une fête dresse une cartographie singulière de Paris : le récit met en tension le centre et la banlieue, le dedans et le dehors, l’urbe et la nature, des lieux qui sont imbriqués à travers un principe de déplacement incessant. Mais cette cartographie inusitée a aussi une dimension proprement historique : articulant l’histoire générale et l’histoire du cinéma, elle renvoie à l’histoire de la lutte des classes en France (et la relie à l’histoire coloniale du pays) et à celle de ses représentations cinématographiques.

 

À la lisière entre les systèmes de représentation du documentaire et de la fiction, entre le cinéma « engagé » et le cinéma d’avant-garde et expérimental, repensant donc le rapport entre politique et esthétique, Paris est une fête repose sur un principe de dialectisation du visible et de l’invisible, de figuration et de transfiguration du réel. Dans la lignée des conceptions d’Epstein, le cinéma devient ici une machine qui rend visible ce qui est invisible pour la perception naturelle. Le médium cinématographique est affirmé dans sa capacité à produire des transformations de l’ordre perceptif, mais également de l’ordre cognitif. Le film suggère une subversion des oppositions binaires sur lesquelles s’est construite la modernité occidentale : culture vs. nature, jour vs. nuit, civilisation vs. barbarie, identité vs. altérité. Paris est une fête est un film sur la relation avec l’altérité, sur la dimension même de l’altérité, et donc sur la relation avec l’avenir. Il aborde l’une des questions les plus essentielles de notre temps : comment peut-on reconstituer — et figurer — ensemble l’expérience sensible-politique du monde ?

 

Raquel Schefer