1. Le cinéma comme opérateur d’altérité

 

« Postuler que le sens intérieur est aussi un sens extérieur, qu’il n’y a pas d’îlots perdus dans le devenir, pas de régions éternellement fermées sur elles-mêmes, pas d’autarcie absolue de l’instant, c’est affirmer que chaque geste a un sens d’information et est symbolique par rapport à la vie entière et à l’ensemble des vies. Il y a éthique dans la mesure où il y a information, c’est-à-dire signification surmontant une disparition d’éléments d’êtres, et faisant aussi que ce qui est intérieur soit aussi extérieur. »

 

 

 

 

2. Le moindre geste

 

 

 

 

 

  

 

« Sanary, le 13 mai 1931 : Le plaisir donné par le monde des images ne se nourrit-il pas d’un obscur défi lancé au savoir ? Je vois le paysage au-dehors ; la mer repose dans le golfe lisse comme un miroir ; la masse immobile et muette des forêts monte vers le sommet des montagnes ; en haut, les murs en ruine d’un château, tels qu’ils étaient déjà il y a des siècles ; le ciel resplendit sans un nuage, dans un « azur éternel », comme on dit. Voici ce que veut le rêveur abîmé dans le paysage : la mer fait gonfler et retomber à chaque instant des milliards et des milliards de vagues, les forêts frémissent de nouveau à chaque instant des racines jusqu’à la plus haute feuille, en un mouvement ininterrompu les pierres du château s’effritent et tombent, dans le ciel les gaz, avant de se condenser en nuages, bouillonnent en une lutte confuse, la science poursuit ces mouvements au plus profond de la matière et la façon dont elle le fait ; elle ne veut voir dans les atomes que des tempêtes d’électrons, tout cela il lui faut l’oublier, il veut le nier : pour s’abandonner aux images auprès desquelles (il) veut trouver la paix, l’éternité, le calme, la durée. Un moustique qui bourdonne à ses oreilles, un coup de vent qui le fait frissonner, toute proximité qui l’atteint le convainc de mensonge mais tout lointain reconstruit son rêve, il se redresse à la vue d’une crête de montagne qui s’estompe, il s’embrase de nouveau à la vue d’une fenêtre illuminée. Et il semble parfois connaître l’accomplissement quand il parvient à désamorcer le mouvement même, à métamorphoser le tremblement des feuilles au-dessus de lui en cime, le passage rapide des oiseaux autour de sa tête en migration. Circonscrire ainsi la nature au nom d’images pâlies – c’est la magie noire de la sentimentalité. Mais la faire cristalliser par une nouvelle invocation, c’est le don du poète».

 

 

 

 

 

 

 

3. L’imagination radicale

  

« Je dis « pseudo-démocratie » parce que j’ai toujours pensé que la démocratie dite représentative n’est pas une vraie démocratie. Jean-Jacques Rousseau le disait déjà : les Anglais croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent des représentants tous les cinq ans, mais ils sont libres un jour pendant cinq ans, le jour de l’élection, c’est tout. Non pas que l’élection soit pipée, non pas qu’on triche dans les urnes. Elle est pipée parce que les options sont définies d’avance. Personne n’a demandé au peuple sur quoi il veut voter. On lui dit : « Votez pour ou contre Maastricht ». Mais qui a fait Maastricht ? Ce n’est pas le peuple qui a élaboré ce traité. Il y a la merveilleuse phrase d’Aristote : « Qui est citoyen ? Est citoyen quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné. » Il y a des millions de citoyens en France. Pourquoi ne seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confierles affaires. Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques. »

 

 

 


 

 

4. La plainte muette de la nature

 

 

 

 

 

 

« Nous en parlons à peine et leur nom nous échappe. La philosophie les a négligées depuis toujours, avec mépris plus que par distraction. Elles sontl’ornement cosmique, l’accident inessentiel et coloré qui trône dans les marges du champ cognitif. Les métropoles contemporaines les considèrent comme les bibelots superflus de la décoration urbaine. Hors les murs de la ville ce sont des hôtes – des mauvaises herbes – ou des productions de masse. Les plantes sont la blessure toujours ouverte du snobisme métaphysique qui définit notre culture. Le retour du refoulé, dont il est nécessaire de nous débarrasser pour nous considérer comme différents : hommes rationnels, être spirituels. Elles sont la tumeur cosmique de l’humanisme. »

 

 

5. Je suis une bête

 

 

 

 

 

  

« Ce jour-là le 25 août 2015 l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête, qui en se confrontant ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné. Lors de mon premier terrain en Alaska auprès des chasseurs gwich’in, j’ai toujours regardé Clarence avec des yeux amusés lorsqu’il me disait que tout était constamment « enregistré » dans le monde alentour et que la forêt était « informée ». « Everything is being recorded all the time », me rappelait-il souvent. Les arbres, les animaux, les rivières, toutes les parties de ce monde retiennent non seulement tout ce qu’on fait, mais aussi tout ce qu’on dit, tout ce qu’on rêve et tout ce qu’on pense. C’est pour cela qu’il faut faire très attention aux pensées que nous émettons, disait-il, car rien n’est « oublié » par le monde. »

 

 

  

 

 

 

 

6. De la vulnérabilité

 

 

 

   

« Le propre de l’humanité, c’est le fait que nous sommes appelés à vivre exposés les uns aux autres, et non enfermés dans des cultures et des identités. Mais tel est aussi le cours que prend désormais notre histoire avec d’autres espèces sur cette Terre. Vivre exposés les uns aux autres suppose de reconnaître qu’une part de qui nous sommes devenus trouve son origine dans ce que la philosophe Judith Butler appelle notre vulnérabilité. Celle-ci doit être vécue et entendue comme appel à tisser des solidarités et non à se forger des ennemis. En vérité, ce que l’on appelle l’identité n’est pas essentiel. Nous sommes tous des passants. Alors qu’émerge lentement une nouvelle conscience planétaire, la réalité d’une communauté objective de destin devrait l’emporter sur le culte de la différence. »

 

  

 

 

  

 

Sylvain George

 

 

Citations des textes et images

 

1. Texte : Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, coll. « Krisis », Grenoble, Ed. Million, 2005, p. 333.

Images : Sylvain George : Qu’ils reposent en révolte (Des figures de guerres I) ; Paris est une fête – Un film en 18 vagues.

 

2. Texte : Walter Benjamin, Ecrits autobiographiques, Traduit de l'allemand par Christophe Jouanlanne et Jean-François Poirier, Paris, Editions Christian Bourgois, 2011, p. 189-190.

Images : Sylvain George : Qu’ils reposent en révolte (Des figures de guerres I) ; Vers Madrid – The Burning Bright ; Paris est une fête – Un film en 18 vagues

 

3. Carlos Castoriadis, « Stopper la montée de l’insignifiance », in Le Monde Diplomatique, Août 1998, P. 22-23. http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/CASTORIADIS/3964

Images : Sylvain George : Paris est une fête – Un film en 18 vagues ; Vers Madrid – The Burning Bright

 

4. Texte : Emanuele Coccia, La vie des plantes, Une métaphysique du mélange, Paris, Ed. Payot & Rivages, coll. Bibliothèque Rivages, 2016, p. 15.

Images : Sylvain George : Paris est une fête – Un film en 18 vagues

 

5. Texte : Nastassja Martin, « Vivre plus loin », in Terrain, 66, 2016, p. 142-155

Images : Sylvain George : Paris est une fête – Un film en 18 vagues

 

6. Texte : Achille Mbembe, « L’identité n’est pas essentielle, nous sommes tous des passants », inLe Monde, 24.01.2017.

Images Sylvain George : Paris est une fête – Un film en 18 vagues ; Les Eclats (Ma gueule, ma révolte, mon nom).