Et si le foot nous parlait un peu dHistoire et de Littérature ? Peu avant la fin de Film socialisme, des images dune retransmission télévisée d’un match entre le FC Barcelone et Manchester, où l’on voit deux footballeurs se battre pour un ballon comme on se battrait pour la possession dun globe, dialoguent entre autres avec des plans du Don Quichotte d’Orson Welles. Comme souvent chez Godard, lassociation est saugrenue, volontairement désarçonnante, mais il faut tout de même se rappeler que lœuvre de Cervantès et son ironie grinçante portent la marque d’un épisode historique ayant opposé l’empire espagnol catholique à l’empire britannique anglican : la tragique épopée de lInvincible Armada en 1588, envoyée à l’assaut des côtes du Royaume-Uni et dont la défaite vint signer la fin du rêve espagnol dune domination absolue sur lEurope, les mers et les océans du monde. Côté britannique, les ruines fumantes de lInvincible Armada ont également inspiré la littérature, en particulier deux chefs-d’œuvre de la littérature daventure : Robinson Crusoë, publié en 1719, dans lequel la figure centrale règne lors des dernières années sur trois sujets, Vendredi, le père de celui-ci mais surtout un Espagnol papiste quil soupçonne à plusieurs reprises de vouloir le trahir, et L’Île au Trésor, de 1883, dont le tropisme hispanisant (le navire au cœur du récit se nomme lHispaniola et le trésor du titre est composé en partie de pièces espagnoles) est directement placé sous l’égide d’une réminiscence de l’événement de 1588 puisque le jeune héros Jim Hawkins porte le nom de famille dun amiral anglais ayant participé aux combats contre lInvincible Armada.

Œuvre maritime, dont tout le premier mouvement est consacré à une croisière contemporaine autour de la Méditerranée à bord du désormais tristement célèbre Costa Concordia, Film socialisme est traversé de références aux romans de Defoe et Stevenson. Parmi les multiples animaux qui apparaissent au fil du montage, les deux perroquets du premier plan, les deux chats dune vidéo YouTube donnant limpression de discuter ensemble et les chiens (Roxie, lanimal de compagnie du couple Godard-Miéville, surgit le temps dun plan qui préfigure Adieu au langage (2014) et lune des voix off de la dernière partie mentionne le chien dUlysse) recomposent la cour quassemble autour de lui Robinson Crusoë avant quil ne rencontre dautres êtres humains sur l’île. Le mystérieux message dalerte qui se fait entendre peu après le début du film et invite tous les passagers à abandonner le navire donne limpression quun naufrage comme celui par lequel commence l’épopée du personnage de Defoe a eu ou va avoir lieu, et il nest pas impossible de comprendre le titre et les paroles de la chanson Immagina un concerto de Mina utilisée à deux reprises comme un jeu de mots avec le titre du film de Jean-Daniel Pollet Tu imagines Robinson (1967) – Pollet dont le film Méditerranée (1963) constitue une référence séminale et ne cesse de ponctuer la première et la troisième partie de Film socialisme.

Les éléments empruntés ou paraissant empruntés à L’Île au trésor sont encore plus nombreux que ceux inspirés de Robinson Crusoë. Non seulement le montage fait apparaître vers la fin le pavillon des pirates orné d’une tête de mort et de deux tibias entrecroisés, le célèbre « Jolly Roger » que n’hésitent pas à hisser les boucaniers du roman de Stevenson après leur mutinerie, mais tout le fil narratif de la première partie est consacré exactement comme le récit littéraire à une chasse au trésor conséquente dun acte passé de piraterie. Dans L’Île au trésor, les personnages principaux partent à la recherche du trésor enfoui du mythique capitaine Flint, le plus redoutable des pirates ayant jamais existé. Dans Film socialisme, plusieurs figures présentes sur le navire cherchent à retrouver le « Trésor de la banque dEspagne », à savoir la portion de largent républicain, envoyé en URSS à la demande du Kominterm par bateau à la fin de la guerre civile espagnole, disparu avant darriver à Odessa. Certainement pour souligner ce jeu de parallélisme, Godard dissémine des croix, sur le pavillon italien du Costa Concordia ou encore grâce aux lignes blanches tracées vers la fin dans le ciel de Barcelone, en souvenir de celle qui indique sur une carte lemplacement du butin chez Stevenson, et accorde une place centrale dans la première partie à deux jeunes personnages aux accents stevensoniens : Ludo, enfant qui nest pas sans rappeler le héros du roman, et Alissa, adolescente qui porte à son cou un collier confectionné à partir de pièces dor provenant du Trésor de la Banque dEspagne, en écho à ces mystérieuses pièces trouées afin d’être portées au cou que découvre Jim Hawkins lorsquil inspecte en détail le trésor.

 

 

Au confluent de ces rappels de L’Île au trésor, c’est bien évidemment sa figure la plus connue qui hante Film socialisme, limpressionnant et diabolique pirate unijambiste Long John Silver, déjà au cœur de certaines séquences de Pierrot le fou (1965). De la même manière que dans le film de 1965 une bouteille de scotch de marque « Long John » et un perroquet faisaient renaître le personnage de Stevenson, le début de Film socialisme adosse à ses images initiales de aras rouges (les animaux étant deux, faut-il considérer que lun appartient à Robinson et lautre à Long John Silver ?) un dialogue comparant largent – « silver en anglais » – à de leau, rappelant en creux quun grand personnage littéraire au nom argenté (combien de dialogues de la première partie tournent autour de largent ?) a vécu sa vie sur les mers et les océans. On note toutefois par rapport à Pierrot le fou quil sagit dans Film socialisme de s’intéresser autant à l’animal de compagnie du pirate quau pirate lui-même, à ce perroquet nommé Capitaine Flint en hommage à celui qua accompagné Long John. L’un des derniers plans montre des pièces de huit du Trésor de la Banque dEspagne, manière pour Godard de produire une rime avec la première image et d’amener à considérer que le vrai personnage principal du roman est peut-être en fait lanimal de Long John Silver. Le récit à la première personne de L’Île au trésor s’achève en effet non par des mots de Jim Hawkins mais par des mots du perroquet, que le héros entend encore dans ses cauchemars crier à tue-tête la même expression : « Pièces de huit ! Pièces de huit ! »

Si Film socialisme se réfère dans un premier temps à Robinson Crusoë, c’est que louvrage constitue un monument de leuropéocentrisme et défend ouvertement la domination économique et civilisationnelle de lEurope sur ses colonies contre laquelle se positionne et se structure l’œuvre de JLG. Appliquant à la lettre les préceptes politiques et économiques du Traité du gouvernement civil de John Locke, Robinson se comporte en tyran qui règne dune main de fer sur son île, ses ressources naturelles, et se félicite de la docilité de ses sujets, à commencer par celle de Vendredi :

 

il madressa tous les signes imaginables dassujettissement, de servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était grand son désir de sattacher à moi pour la vie1. 

 

Jamais homme neut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi. Sans passion, sans obstination, sans volonté, complaisant et affectueux, son attachement pour moi était celui dun enfant pour son père2

 

À travers le curieux trajet que décrit le bateau de croisière de la première partie, Alger-Égypte-Palestine-Odessa-Hellas-Napoli-Barcelona, Film socialisme dessine les contours cartographiques dune île maritime sur laquelle lhomme blanc européen et les empires successifs quil a bâtis ont voulu régner en maîtres et quils ont voulu sapproprier comme un objet, allant jusqu’à parler à l’époque romaine (et fasciste) de « mare nostrum » pour désigner la Méditerranée – mettant en place un type de rapport au territoire que le colonialisme exporta aux quatre coins du monde, de l’île de Robinson au Nouveau Monde et à l’Afrique.

 

 

Dans la lignée de Michel Tournier et de son magnifique Vendredi ou les limbes du Pacifique, publié en 1967, commentaire en forme de retournement du point de vue et de l’idéologie de l’œuvre de Defoe, Film socialisme s’en prend violemment à l’européo- et loccidentalo- centrismes à la racine du colonialisme et s’intéresse tout particulièrement au sort de lAfrique. Parmi les passagers du bateau de croisière se trouve une jeune femme noire prénommée Constance, interprétée par Nadège Beausson-Diagne. Elle devient progressivement sinon la figure centrale, du moins une sorte de narratrice qui évoque les ravages du SIDA en Afrique et rappelle que lEurope na cessé d’abandonner le continent africain après lavoir pillé. Par sa présence et ses remarques, qui trouveront un écho dans celles de la jeune camerawoman noire de la deuxième partie, Constance vient révéler que lune des grandes questions du film a trait aux rapports Nord/Sud et relègue dune certaine manière lenquête sur le Trésor de la Banque dEspagne à un problème européocentré entre anciennes puissances impériales blanches des puissances capables de dépenser beaucoup d’énergie quand il sagit de récupérer de largent ou de régler des comptes historiques entre elles mais très peu disposées à rouvrir les dossiers concernant les massacres au Rwanda ou dans dautres anciennes colonies.

Un très beau plan montre Constance de profil sur le pont du navire, lindex pointé vers le large alors quelle déclame les premières paroles de Immagina un concerto. Sa posture reproduit celle de Dieu créant Adam tel quil est représenté sur la voûte de la Chapelle Sixtine. Remplacer limage du Créateur blanc qui a consacré symboliquement pendant des siècles loccidentalocentrisme et le colonialisme par une autre image, celle dans ce cas dune jeune femme noire, tel est lun des enjeux majeurs de Film socialisme. Le processus se produit en vertu de deux mouvements complémentaires. Les plans tournés sur le bateau de croisière, montrant dans une ambiance de mort les tristes et grotesques occupations des touristes embarqués, produisent le requiem d’une Europe condamnée aux limbes de la Méditerrannée, alors que dans le même temps les images et les sons de lAfrique (et avec eux ceux de tous les peuples et les territoires colonisés, comme le suggère un photogramme de Cheyenne Autumn (1964) de Ford utilisé dans la troisième partie) cherchent à quitter les limbes du hors-champ filmique et historique dans lesquelles lOccident sest efforcé de les enfermer. Un film ou un cinéaste ne parviendra évidemment jamais à produire à lui seul limage de lAfrique. Godard sefforce toutefois dans Film socialisme, comme il na cessé de le faire au moins depuis la fin des années soixante-dix et son aventure au Mozambique, de favoriser au moins la naissance de cette imageque cette image soit celle dune nation, dune région ou dun continent.

 

 

Robinson Crusoë est par ailleurs considéré comme un important roman d’éducation, offrant à son lecteur tous les outils nécessaires pour devenir un gentleman farmer et accéder aux plus hautes vertus morales, le bien fondé et lefficacité du modèle éducationnel proposé par Defoe se vérifiant dans le trajet de Vendredi qui passe de sauvage cannibale à serviteur fidèle ayant embrassé la religion anglicane Rousseau, dont le père de famille de la deuxième partie de Film socialisme porte le prénom, en conseille notamment la lecture dans lÉmile. Bien quelle se présente à plusieurs égards comme un roman dapprentissage, L’Ile au trésor obéit à une philosophie bien différente. Le personnage central est initié à la vie maritime par quatre figures successives de pères de substitution, dont trois sont des pirates peu recommandables qui lui enseignent non la vertu et lhonneur mais le pouvoir du mensonge et de la duplicité : Billy Bones, Israël Hands et surtout Long John Silver lui-même, qui se comporte en agent double ou triple pendant toute la dernière partie du récit et ne cesse de souligner à quel point Jim lui ressemble. Quand à Vendredi ou les limbes du Pacifique, louvrage repose sur une inversion jubilatoire du processus éducationnel proposé par Defoe. Vendredi napprend rien de Robinson, oppose à tous ses enseignements (en particulier ceux sur la religion) un rire sonore et contestataire, et son indiscipline le rend responsable de la destruction de tous les aménagements effectués sur l’île par celui qui se considérait à tord comme son maître.

Un rire éclatant retentit off à deux reprises dans Film socialisme. Héritiers de Jim Hawkins et de Vendredi, mais aussi de tous les sales gosses, pieds nickelés et enfants terribles de la filmographie godardienne, les enfants et adolescents font souffler sur le bateau de la première partie et sur la station service de la deuxième un vent anarchisant et libérateur. Dun côté, Alissa et Ludo transforment le pont du navire en terrain de jeu et de parties de cache-cache et, comme sils avaient été initiés par Long John Silver lui-même, semblent bien mieux comprendre les subtilités des histoires despionnage que les adultes. Alors que deux enquêteurs doivent aller sur Google pour sen assurer, Ludo na aucun mal à accepter que le mystérieux espion Richard Christmann puisse être en même temps Otto Golberg, Léon Krivitzky et même Moïse Schmucke. De lautre, Florine et Lucien, encore plus irrévérencieux et mal élevés que les précédents, saccagent toute forme dordre, insultent le sérieux de tous ceux qui les entourent, ridiculisent le langage au profit dune expression par la musique, le toucher et les acrobaties, et en viennent à gagner une élection contre leurs propres parents avec pour tout slogan : « Avoir vingt ans. Avoir raison. Garder de lespoir. Avoir raison quand votre gouvernement a tort. Apprendre à voir avant que dapprendre à lire. Top cool, non ? »

Hymne à la miseducation et la désobéissance (civile) de ceux que les adultes ont trop longtemps maintenus sous leur joug, Film socialisme annonce la force contestataire et la radicalité anarchisante dAdieu au langageLucien devance lun des dialogues du film de 2014 quand il compare l’égalité à la merdeet compose une communauté de résistants au langage et aux modes traditionnels de perception et de compréhension, à laquelle on se doit d’intégrer aussi les animaux. Les adolescents et les enfants semblent en effet en contact mystérieux avec les bêtes quils côtoient et qui pour la plupart dentre elles, du chat à l’âne en passant par le lama immortalisé par Hergé en train de cracher à la figure du Capitaine Haddock, sont réputées pour être particulièrement indisciplinées. Une communauté à la tête de laquelle viendrait naturellement se placer un sublime perroquet littéraire : non pas le docile Poll appartenant à Robinson Crusoë mais bien le rebelle Capitaine Flint.

Dans Logique du sens, Deleuze explique que la différence fondamentale entre Robinson Crusoë et Vendredi ou les limbes du Pacifique vient de ce que Defoe interroge l’origine alors que Tournier interroge le but, c’est-à-dire le devenir. Et dorigine, il en est maintes fois question dans Film socialisme : la conférence que prononce Alain Badiou sur le bateau traite de la « géométrie comme origine », idée empruntée à l’ouvrage dHusserl L’Origine de la géométrie dont un personnage féminin lit un passage à Alissa, et l’ensemble du film ne cesse de faire référence à la Grèce antique comme origine de lEurope contemporaine.

De ce point de vue, la place de la Grèce a peut-être été mal ou trop rapidement comprise par les commentateurs. À l’image dAlissa, qui prend très peu au sérieux le texte que lui lit son interlocutrice et samuse à composer à partir du titre du livre dHusserl une suite musicale « Do ré mi fa sol la », Godard instaure un rapport critique et irrévérencieux à l’obsession européenne pour son origine grecque, rapport sensible dans deux citations prononcées par la voix off masculine de la troisième partie. La première, attribuée à Walter Benjamin, affirme que « Démocratie et tragédie ont été mariées à Athènes sous Périclès et Sophocle. Un seul enfant : la guerre civile » et la seconde, attribuée à Fernand Braudel, appelle à un dépassement du modèle antique : « Le malheur cest que lon copie le même modèle qui remonte à la Méditerranée antique. Elle a coloré de son parfum, de ses couleurs et de ses affirmations toute la vie du monde occidentale. » JLG entend certes rappeler tout ce que lEurope doit à la Grèce, sa dette historique et culturelle fondamentale, mais prévenir en même temps des dangers que représente lenfermement de la part de lOccident dans ce modèle grec originel – d’où l’importance du fait que la deuxième partie du film s’intitule « Quo vadis Europa », « Où vas-tu Europe ? », et non « Qui es-tu, Europe ? » ou « D’où viens-tu ? ».

Sur le sujet, Godard se place explicitement dans l’héritage des réflexions de Pasolini. Non seulement la troisième partie utilise un extrait de Médée (1969), film qui repose sur une relecture de la tragédie dEuripide par Pasolini à l’aune des rapports Nord/Sud et transforme Jason en héraut du colonialisme grec, mais il faut se rappeler que JLG utilise en 2004 dans Moments choisis des Histoire(s) du cinéma une déclaration du cinéaste italien à Jean Duflot qui prend ici tout son sens : « Le mot barbarie – je l’avoue est le mot que jaime le plus au monde. » Car pour Pasolini et Godard, sil sagit de ne pas oublier que la Grèce antique a fait naître la culture occidentale, il sagit aussi et surtout de faire comprendre quelle a inventé le racisme et lexclusion d’état en reléguant tout individu ou société ne parlant pas grec au rang de barbare, c’est-à-dire à une position d’infériorité – qui préfigure Vendredi et les peuples colonisés que l’Européen s’est plu à « civiliser » pour mieux détruire leurs cultures et saccaparer leurs ressources.

 

 

 

Pour contrecarrer lemprise du modèle grec et répondre à l’injonction de Braudel, Pasolini et Godard sattachent à développer un cinéma sauvage et barbare. JLG utilise dans Film socialisme un montage extrêmement brutal, produisant non raccords, faux raccords et rapprochements à la fois énigmatiques et déroutants, et n’hésite pas par exemple à intégrer des images de corrida provenant de Méditerranée, pratique jugée « barbare » par la société contemporaine alors quelle fut célébrée pour sa capacité à réactiver les mythes archaïques et universels par ces deux pourfendeurs de loccidentalocentrisme que furent Bataille et Leiris. Se souvenant que le mot « barbare » provient dune onomatopée (le barbare est celui qui ne parle pas une langue articulée mais profère des sons incompréhensibles : « bar-bar »), il organise par ailleurs un concert babélique où se mêlent et dialoguent les langues (le français et le bambara, larabe et l’hébreu) qui en ne pouvant toutes êtres comprises par le spectateur échappent aux griffes du logos et abattent la cloison entre sens et non sens, deviennent musique pure et ouvrent à d’autres formes de perception et de compréhension dautrui et du monde donc au devenir-autre.

 

Comme toujours, Godard dresse dans Film socialisme un constat sur un certain état des techniques et du cinéma, repensant le montage et la circulation des images et sons avec la systématisation du numérique ou samusant de la prolifération des nouveaux appareils photos permettant à chacun dimmortaliser la moindre de ses actions. Son constat saccorde parfaitement avec celui de Peter Szendy lorsquil affirme en 2017 dans Le Supermarché du visible que le regard contemporain est celui « de ces très haut débiteurs dimages que nous sommes devenus3 »et que « la greffe organologique de lappareil filmique [que Godard conçoit au sens large, y incluant smartphones et appareils photos numériques] transplante et implante en nous, cest un regard qui, en saiguisant, devient aussi lui-même un marché des échanges, c’est-à-dire le champ ou le théâtre des fictions échangistes du capital4 » – le Costa Concordia montré dans le film, où tout nest que jeux dargent et exhibition de signes de richesse sexposant sans relâche aux objectifs des appareils, représente à ce titre un monstrueux « supermarché » ou « centre commercial du visible ».

 

 

L’un des plus beaux enjeux de louvrage de Szendy consiste à partir à la recherche dune image ou dune modalité filmique déchange pur, c’est-à-dire d’un échange qui dépasse la logique de crédit et de dette à la racine du capitalisme. À cette question, JLG répond à sa façon. Du carton « PALESTINE ACCESS DENIED » de la première partie au plan montrant le Jolly Roger de la troisième, suivi du message anti-piratage du FBI figurant au début de tous les DVD étasuniens et de la célèbre formule godardienne « Quand la loi est injuste, la justice passe avant la loi », Film socialisme réactualise la figure du pirate empruntée à Stevenson à l’ère du piratage informatique et du téléchargement illégal. On le sait, Godard a souvent prit la défense des pirates informatiques et a toujours dénigré l’idée même de « droits dauteur ». Selon certains historiens, le nom du pavillon des pirates proviendrait de lexpression « joli rouge » qui désignait le drapeau écarlate des boucaniers français. Pour JLG, le cinéaste doit se faire pirate et passer au-dessus des lois du capital pour réinventer un espace de circulation et de libre échange des images, des sons et des cultures, produire l’équivalence contenue dans le titre entre « film » et « socialisme » et réactiver ainsi une utopie anticapitaliste à laquelle certains ont pu vouloir redonner vie en créant des plateformes comme PirateBay ou Karagarga.

 

Avec sa tête de mort et ses deux tibias, le Jolly Roger se veut un memento mori hérité du morituri te salutant des gladiateurs romains – à la différence quil oppose à la mélancolie antique la joie dune vie de liberté et daventures passée à défier la mort et son sérieux. Au terme du trajet qui l’amène à reconnaître Vendredi comme son alter ego et à terme à souhaiter devenir le sauvage quil a côtoyé, le Robinson de Tournier adresse une prière païenne au Soleil :

 

Soleil, rends-moi semblable à Vendredi. Donne-moi le visage de Vendredi, épanoui par le rire, taillé tout entier pour le rire. Ce front très haut, mais fuyant en arrière et couronné d’une guirlande de boucles noires. Cet œil toujours allumé par la dérision, fendu par lironie, chaviré par la drôlerie de tout ce quil voit. Cette bouche sinueuse aux coins relevés, gourmande et animale. Ce balancement de la tête sur l’épaule pour mieux rire, pour mieux frapper de risibilité toutes choses qui sont au monde, pour mieux dénoncer et dénouer ces deux crampes, la bêtise et la méchanceté5… 

 

Le trésor inestimable de Godard le Rouge dans Film socialisme, c’est de faire du rire une forme de sagesse suprême : celui de Vendredi, celui du barbare, celui des amérindiens lors de la controverse de Valladolid, celui des pirates et des enfants, ou encore celui de Welles interprétant en 1972 Long John Silver sous la caméra de John Hough. Ce rire qui en mettant chaque élément au même niveau déjoue toute pondération économique, recrée la possibilité de l’égalité et celle d’un échange enfin véritablement libre.

 

Guillaume Bourgois

1Daniel Defoe, Robinson Crusoë [1719], trad. Pétrus Borel, Paris, Gallimard, 1959, p. 341.

2Ibidem, p. 345.

3Peter Szendy, Le Supermarché du visible – Essai d’iconomie, Paris, Éditions de Minuit, 2017, p. 73.

4Ibidem, p. 92.

5Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Paris, Gallimard, 1972, p. 217.