Questionner l’utopie est une façon comme une autre d’entrer en projet. Cela renvoie à une posture d’action dans laquelle nous cherchons à perpétuer des ambitions les plus élevées pour le lieu afin de garantir une matérialisation du projet le plus abouti possible. En France, le quartier de la Villeneuve de Grenoble conçu par l'AUA dans les années 70 a indéniablement cette dimension utopique.

 

Par définition l’utopie :

– propose une critique argumentée d’un état sociétal jugé inacceptable

– répond – a priori point par point – aux critiques de départ et, ce faisant,

– cherche à faire vivre cette réponse à travers des formes d’organisation (spatiales, politiques, etc.) et des récits nouveaux.

 

L’utopie en architecture et urbanisme traduit des motivations sociopolitiques qui trouvent dans l’expérimentation et l’innovation de l’organisation spatiale et des éléments construits une tentative de réponse. Parler d’utopie à la Villeneuve, c’est évoquer ces deux dimensions – architecturales/spatiales et sociales/politiques – aussi bien en faisant un retour sur les processus de conception originelle que sur le projet à venir.

 

Comprendre les ambitions et portées de l’utopie d’origine. Progressisme, humanisme et utopie ont joué un rôle déterminant dans la conception de la Villeneuve. L’innovation s’exprime d’abord et avant tout du côté sociopolitique à travers ce qui va être popularisé sous l’appellation dite de la « méthode de Grenoble ». Elle se traduit par le désir d’un niveau de vie amélioré, une mixité d’usages et de populations (en termes de niveau socioculturel et d’origine culturelle), les valeurs de l’État providence et une forme particulière de démocratie participative.

 

Le projet de la Villeneuve matérialise certaines de ces pensées réformatrices, mais aussi une matérialisation des volontés réformatrices du « mouvement moderne » notamment sur la tendance à pratiquer la séparation radicale des fonctions. L’intégration de commerces et de services est – ou plutôt était à l’origine ! – beaucoup plus poussée que dans les projets précédents des avant-gardes. Cette mixité d’activités et de fonctions est par ailleurs soumise à une discipline géométrique générale : formes hexagonales avec quelques « îles extérieures » liées au corps de bâti principal par les galeries.

 

Par ailleurs, la volonté réformatrice du projet s’exprime dans la critique de la « rue traditionnelle », associée à des conditions de pauvreté, de bruit, de manque de lumière, etc. et rendue d’autant plus problématique par la présence envahissante de la voiture, qu’elle soit en mouvement ou à l’arrêt. Outre les nuisances de la rue, le modèle spatial de la Villeneuve s’adresse à la question de l’éclatement de la ville, proposant une manière de structurer l’habitat dense dans un environnement par ailleurs « noyé » de verdure. Enfin, la Villeneuve rompt avec le schématisme des « tours dans la nature » de Le Corbusier et bien d’autres et marque en même temps une distance avec l’opposition entre ville et campagne. L’espace vert qui entoure les bâtiments est ici un espace dessiné, « socialisé ».

 

Comme toute expérimentation, la Villeneuve n’a pas tenu toutes ses promesses, mais pour autant l’objet patrimonial figé et assigné au passé est-il le seul héritage possible de cette utopie ?

 

À peine achevé, toujours questionné, déjà démonté, le projet interroge encore aujourd’hui.

 

Dès le début de ce nouvel urbanisme, les pratiques cinématographiques sont là. Elles s’y inscrivent autant qu’elles questionnent ces nouveaux quartiers, leurs utopies autant que leurs réels. Pour la Villeneuve de Grenoble, ce fut le cas en particulier avec l’expérience innovante de la Vidéogazette (https://www.videogazette.net) de 1972 à 1976, héritage restaurée et revisitée aujourd’hui par La maison de l’Image (anciennement Le centre audio-visuel), et c’est encore le cas aujourd’hui avec une structure de production cinématographique qui s’y est installée depuis 2010, Vill9 la série (http://lesfilmsdelavilleneuve.com), renommé récemment Les films de la Villeneuve où se développe en particulier des fictions.

 

  Les rois du monde - Quartier de l'Arlequin, Villeneuve de Grenoble, Crédits Dorian Degoutte

 

Comment aujourd’hui comprendre la Villeneuve de Grenoble, avec ses principes urbains, son organisation sociale et ses utopies, comment témoigner et débattre de son évolution ? Nous faisons ici l’hypothèse très simple que regarder les films qui la prennent comme objet ou encore mieux ceux qui, tout simplement, s’y déroulent, est un moyen d’y accéder et d’en être un acteur.

 

Les films les plus passionnants sur la ville et ses urbanités sont autant le récit des lieux que le lieu des récits, c’est ici particulièrement le cas avec ces deux expériences situées que sont la Vidéogazette et Les Films de la Villeneuve.

 

Dans le cadre de la 1ère biennale d’architecture de Lyon nous avons construit le temps d’un week-end (10 & 11 juin 2017) un espace-temps où l’on questionne l’héritage de la Villeneuve de Grenoble de deux façons : par le décalage que propose le cinéma avec un dispositif multi-écrans et par le recentrage qu’imposent des échanges avec un plateau radio/vidéo permanent. [1]

 

Ce dossier composé avec les trois contributions suivantes rend compte d’une partie des temps publics de ce moment radio & vidéo phonique.

– GILLES BASTIN / Vidéogazette ou le studio magnétique de la Villeneuve

– GILLES BASTIN, CÉLINE BRESSON, LOGAN CHARLOT / Les deux vies de Vidéogazette

– NAÏM AÏT SIDHOUM, DEMIS HERENGER / Filmer la Villeneuve | Filmer à la Villeneuve

 

Nicolas Tixier
avec la complicité de Steven Melemis

 

 


[1] Héritage / Fiction - La Villeneuve de Grenoble – Rétroprospective est un projet proposé par le collectif BazarUrbain et regroupant l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, l’Institut d’Urbanisme de Grenoble, l’École Supérieure d’Art Annecy Alpes, Villeneuve la Série, la Cinémathèque de Grenoble, la Maison de l’image et Radio Campus Grenoble.
(
http://www.bazarurbain.com/2260/heritage-fiction-la-villeneuve-de-grenoble-retro-prospective)