« One 'o the things that's wrong is all the books and rules on success is written by successful men. Now that's wrong. Fellers like you and me'd get a lot more help if the books and rules on success was written by a failure. That'd make sense. »

Jeremiah Watrus, The Lusty Men

 

 

Le « Wildest Show on Earth », lit-on sur une affiche ; « one of the most thrilling and dangerous event » annonce le présentateur à propos de ce rodéo de taureaux brahmanes, des bêtes au caractère cruel, n’hésitant pas à piétiner les cowboys ou les attaquer avec leurs cornes. Comme pour confirmer ce péril, l’un de ces taureaux s’avance jusqu’à la caméra au point d’envahir l’écran, donnant la nette impression qu’il cherche à écraser tout l’appareillage cinématographique – mais un travelling vers le haut se détourne de l’œil fou de la bête pour nous révéler Robert Mitchum, les jambes écartées, s’apprêtant à s’asseoir sur le dos de l’animal pour dompter la menace. « One of the all-time greats » poursuit le présentateur pour décrire Jeff McCloud, le personnage de Mitchum, un habitué de ces rodéos intenses. L’objectif : tenir huit secondes en place, avec une main agrippée sur une corde lousse attachée au cou du taureau, et l’autre devant rester en tout temps dans les airs. Jeff donne le signal, la porte de l’enclos s’ouvre, et après quelques secondes le cowboy se retrouve au sol, avec au-dessus de lui la bête tentant de lui enfoncer ses cornes dans le dos. Nul besoin de s’inquiéter, le présentateur nous rassure que Jeff « walked away from tougher spills than this ». Mais il se relève péniblement, et une fois l’événement terminé, il traverse l’arène vide, un sac en bandoulière, boitant, sortant lentement du plan en empruntant la sortie pour le bétail.

Dès ces premières images, l’ouverture de The Lusty Men (1952), il apparaît évident que Nicholas Ray a trouvé chez Robert Mitchum une star parfaitement en phase avec son cinéma : un autre type, trois ans avant James Dean, de rebelle sans cause, un marginal, qui ne défend rien, sauf le droit d’être qui il est. Robert Mitchum, tel que nous le dévoile Ray, c’est celui qui en a vu d’autres,  celui qui vit sur ce « buzz » de huit secondes, qui se blesse en tentant de maîtriser ce qu’il sait être incontrôlable ; celui qui surgit toujours out of the past, pour citer l’un de ses rôles les plus célèbres, charriant avec lui un passé, tel un fantôme qui le hante avec une certaine menace ; celui qui ne possède rien, « only what I started out with » dit-il dans The Lusty Men, « a strong back and a weak mind » ; celui qui se met en spectacle dans cette posture de l’homme téméraire, imperturbable, se frottant au danger pour notre plaisir, pour assurer la vitalité du cinéma, avant de disparaître dans sa solitude impénétrable… Se tenir précairement au-dessus d’une bête déchaînée, en tentant de garder l’équilibre dans la furie, en n’ayant pour se retenir qu’une corde lousse, et en sachant très bien qu’il n’y a qu’une seule issue possible : la chute. Inévitable, on ne peut qu’apprendre à l’amortir pour éviter qu’elle soit mortelle – rarement Mitchum trouvera meilleur rôle à son image.

 

***

 

Quand Jeff McCloud retourne vers la maison de son enfance, au début du film de Ray, c’est pour la découvrir décrépite, usée par les années. Après sa blessure, Jeff aspire à un foyer, prendre sa retraite (« settle down ») et mettre fin à sa vie d’errance, de rodéo en rodéo, mais il n’y a pas de foyer pour lui : il ne reste que cette maison presqu’en ruines, protégée par une clôture cadenassée et une porte barrée, une bicoque qui n’a pas changé en vingt ans s’étonne Jeff, et qui se trouve maintenant habitée par un autre. Jeff se faufile sous le logis, cherche sous un interstice pour retrouver quelques objets qu’il regarde avec nostalgie, jusqu’à ce que le propriétaire actuel le surprenne : « I was looking for something I lost » de répondre Jeff pour se justifier, en ouvrant une canne à tabac qui, enfant, lui servait de tirelire. « Two nickels was a load of money to me then » dit-il, mesurant encore la distance entre hier et aujourd’hui, le peu qu’il avait alors se réduisant maintenant à presque rien, à dix sous et des vestiges qui ne lui appartiennent plus. 

Les personnages de Ray ont rarement droit à un foyer : Jim Stark se fait chasser du sien dans Rebel Without a Cause (1955), les amants fugitifs de They Live by Night(1948) comme le cowboy éponyme de Johnny Guitar (1954) n’en ont pas, Jesse James se fait abattre précisément au moment où il redresse un cadre de « Home Sweet Home » dans The True Story of Jesse James (1957), et même quand il y a un foyer bien établi, comme dans Bigger than Life (1956), il suffit d’une facture de trop pour précipiter le père vers la folie et fissurer la structure familiale… Dans The Lusty Men, le désir de Jeff de trouver un foyer trouve écho dans celui de Wes Merritt (Arthur Kennedy) de fonder le sien avec sa femme, Louise (Susan Hayward). Travailleur sur un ranch, cherchant à économiser pour s’acheter un bout de terre et du bétail, Wes demande à Jeff d’être son mentor afin de participer à des rodéos et d’amasser son argent plus rapidement. Alors que Wes peu à peu perd de vue son objectif initial et rêve à la vie d’errance que Jeff vient de laisser derrière lui, ce dernier trouve en Wes et Louise une sorte de foyer par procuration. Pas de chez-soi pour Jeff, il ne peut que trouver stabilité en espérant vivre la vie d’un autre – non seulement en se tenant dorénavant dans l’arrière-scène, pour guider Wes dans l’arène du spectacle, mais aussi en développant un désir amoureux pour Louise, alors qu’elle préfère, malgré ses sentiments envers Jeff, demeurer fidèle à son mari.

Louise, d’ailleurs, apparaît plus centrale à la structure du film que l’est Mitchum, puisque c’est avant tout à travers son dilemme entre les deux hommes que se cristallise le cinéma de Ray, cette tension entre l’errance et le désir d’un foyer (aucune résolution facile ici, Wes comme Jeff ne représentant pas l’un ou l’autre pôle, mais des compromis différents entre les deux). Et c’est aussi Louise qui révèle, par la confiance en soi et l’aplomb que lui confère Hayward, la peur des hommes, cachée derrière les apparats de leur bravoure ; c’est elle qui rend vains leurs efforts pour se prouver face à l’indifférence du monde, ces cowboys voulant contrôler leur bête pour se convaincre qu’ils peuvent dompter cette vie qui leur échappe, se montrer maîtres de leur destin, ne serait-ce que pour huit secondes. Une démonstration de virilité que le film ramène à une petitesse le temps d’un dialogue savoureux : « You’re real little with your shoes off » dit Jeff, à quoi Louise réplique « You’re real little with your shoes on». Si à ce moment Louise expose avec ironie la faiblesse de Jeff, Hayward, elle, explicite plutôt le travail de Mitchum pour nous faire voir que la star, loin de se confondre avec son personnage (c’est par sa silhouette imposante que Mitchum joue la petitesse de Jeff), cherche plutôt à l’éclairer de l’intérieur en l’investissant de sa personne. 

Incapable de trouver sa place dans le monde, de se négocier un espace de liberté bien à lui, Jeff ne peut donc qu’errer, se blesser à une vie qui le ramène inexorablement vers le spectacle, le seul endroit où Jeff trouve une visibilité… Voilà tout le paradoxe d’une star comme Mitchum, dont la forte présence est au service d’une sorte d’absence, une manière de rendre vivants, prégnants, inoubliables, ces personnages autrement condamnés à une existence éphémère, le rodéo devenant dès lors un prétexte pour faire de la chute un art, une forme d’autoréflexion sur ce qui condamne les personnages de Mitchum à tomber, encore et encore – jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus se relever. Car Jeff a beau savoir tomber de son taureau sans se blesser, anticiper la chute, l’embrasser, pour atteindre le sol avec grâce, il arrive un moment, comme toujours avec Mitchum, où il se fait rattraper par lui-même, par ses tendances autodestructrices. Dans The Lusty Men, la chute passe par cet espoir entretenu envers la possibilité d’une vie future avec Louise, espoir que Jeff savait perdu d’avance : « Hope’s a funny thing » dit-il en avouant ses sentiments, « You can have it even when there ain’t no reason for it ». Lorsqu’il ne lui reste plus rien, pas même le faible espoir de cette autre vie à laquelle il aspirait, pas même l’illusion de ce foyer qu’il croyait avoir trouvé aux côtés de Wes et Louise, Jeff ne peut que retourner au rodéo, sa difficulté à affronter l’échec, la perte, l’amenant à chercher succès là où il sait pouvoir le trouver.

Mais c’est jusqu’à sa mort dont il sera en quelque sorte dépossédé, puisqu’elle permet avant tout de convaincre Wes de quitter le rodéo et de retourner vers sa femme, le décès de Jeff apparaissant comme une forme de sacrifice nécessaire pour fonder le foyer d’un autre ; ou comme une certaine liberté, peut-être, qui doit mourir pour que Louise puisse mieux avancer, après qu’elle ait fait son choix. Comme si l’existence de Mitchum se résumait à donner naissance à celle d’un autre – un peu comme lui-même, sans doute, préfère s’effacer derrière ses rôles pour faire vivre son personnage. « Guys like me last forever » soupire Jeff avant de mourir, des mots ironiques dans la bouche du personnage, mais qui, du point de vue de Mitchum, confirment plutôt son statut de star : le cinéma est sain et sauf, il se porte d’autant mieux que la star s’est blessée en son nom, qu’elle nous a montré qu’il est impossible de dompter la vie, qu’il faut apprendre à tomber et à se relever, en acceptant que la chute soit notre condition naturelle. Peut-être que Jeff est l’un de ces « failures », comme l’on dit dans l’un des plus beaux dialogues du film (celui cité en exergue), un homme vite oublié, que l’on laisse derrière soi : dans la dernière image du film, les rodéos continuent en arrière-plan, comme si rien ne s’était passé, alors que Wes et Louise avancent vers leur avenir rendu possible par cette mort. Mais l’art de Mitchum, c’est bien de donner une dignité à ces laissés-pour-compte, d’accorder une existence à ces hommes autrement effacés par la société, et de faire de l’échec de ses personnages la plus émouvante des réussites.

 

 

Sylvain Lavallée