« If you want my interest,
Interest me.
If you just want my presence, 
pay me »

-Robert Mitchum[1]

 

La littérature autour de l’acteur de cinéma se réduit trop souvent à diverses formes de contenus strictement biographiques ou à du matériel digne de magazines à potins, un ramassis d’anecdotes et de rumeurs qui font bien l’affaire du star system, puisqu’elles moussent la popularité d’un acteur et permettent d’augmenter les recettes de ses films. Bien qu’il n’ait rarement montré autre chose que du mépris pour son métier d’acteur, Robert Mitchum allait généralement jouer le jeu de la machine hollywoodienne et avoir l’occasion de forger sa réputation de Bad Boydu cinéma à plusieurs reprises en entrevue en capitalisant notamment sur son arrestation pour possession de marijuana et en racontant encore et encore son aventure dans un chain gangsuite à son arrestation pour errance en Géorgie pendant la grande dépression.

Malgré sa proximité avec des gauchistes endurcis comme Joseph Losey, Nick Ray ou Edward Dmytryk à l’époque où il était sous contrat à la RKO et ses multiples démonstrations de respect envers les ouvriers d’Hollywood et d’ailleurs[2]les années subséquentes de la carrière de la star est souvent tachée de déclarations et de gestes controversés et de dérapages à droite. Dmytryk relatait sur ses retrouvailles avec Mitchum sur le plateau de Anzioen 1968:

 

« I remembered Mitchum as someone who was always for the little guy, defending the minorities, working people. And the Mitchum I saw in Rome had changed completely. He now had all these right wing views. Full of these very right-wing views. Full of these strange conspiracy theories. He was right in the middle of all these kind of fringe political thinking, he had articles with him, he could show you and everything... [3]».

 

Tantôt il se dit sans allégeance politique et tantôt, tant dans ses films que dans la vie, il veut bien porter la veste qu’on cherche à lui faire porter, à condition que le salaire qu’on lui offre lui semble suffisant. Au fil des années, Mitchum s’est construit une image qui fût généralement décrite comme celle d’un « anarchiste » par tous ceux – et ils sont fort nombreux – qui ont tentés d’écrire sur lui. Il est difficile de déterminer qui se cache vraiment derrière la star et ce que tous les biographes de Mitchum pouvaient bien vouloir dire par « anarchiste », mais peut-être qu’un point de départ intéressant pour approcher Mitchum serait de se pencher sur le rêve qu’il exprimait souvent enfant, de devenir invisible.

 

L’acteur avait lu The Invisible Man de H.G. Wells enfant, et ce récit n’avait cessé de l’émerveiller.Il aura souvent répété qu’il n’a vraisemblablement pas choisi le bon métier pour devenir invisible mais, finalement, c’est peut-être à travers cette rétention de sa vraie identité et son désir de ne jamais se dévoiler qui rend sa présence toujours plus forte à l’écran. Le visage de Mitchum fait paraître une impression d’aliénation qui n’est peut-être pas simplement propre à l’acteur de cinéma, mais qui reflète aussi un sentiment commun à l’ensemble de la population.

Il y a dans son jeu une transparence éloquente. Comme le résumait Roger Ebert, « Each performance is done with such quiet assurance, with such an apparent knowledge on his part about why he’s in the film and where his character stands, that the acting is invisible, just as John Ford said film editing should be[4] ». Tout, dans le jeu de Mitchum, semble s’articuler à travers un désir d’être invisible ou même carrément : ailleurs.

 

Dans certain de ses films, Mitchum alimente un suspens quasi-intenablecommedans Cape Fearou The Night of the Hunteralors qu’on n’est jamais trop certain s’il se trouve dans les parages ou non. Ses absences et les spectres de sa présence sont autant, sinon plus, marquants que ses présences, comme lorsqu’il s’évapore à l’ouverture d’une lumière dans une célèbre scène de The Night of the Hunter. Il offre des performances chocs sans même se trouver à l’écran, notamment lors de son suicide en hors champ dans The Locket. Son dernier regard reste alors encore imprégné dans la rétine du spectateur. Mitchum continue de jouerdans notre tête.

Il laisse sa marque dans chaque scène de film, bon ou mauvais, dans lequel il apparait. Il allait accepter de jouer dans beaucoup de films sans importance, voire même très mauvais, mais ce je-m’en-foutisme clair quant à son choix de rôle témoigne encorepeut-être de l’énorme sentiment de perte de soi dont ses performances témoignent.

C’est toujours dans le noir qu’il trouve un peu de quiétude. Que ce soit au cours de ses rencontres nocturnes dans Thunder Road, ou lorsqu’hantépar son passé dans Out of the Past,il cherche constamment à se fondre dans l’ombre. Comme le résume si bien Robert Wise,

 

« he never wanted to do too much. Just enough and then hold back a little, leave something a little unspecified. He was bright, very facile, quick with language. But he liked to give the impression that he somehow wasn’t articulate. I always thought he was  a little embarrassed to be an actor. That this was sissy stuff. He should be a stevedore or a fireman or something[5] »

 

Mitchum méprise les acteurs prétentieux qui, par leur pouvoir d’éloquence, cherchent à faire figure d’autorité. Pas de bullshit,pas de prétention à l’authenticité.Il semble jouer en suivant la conclusion du tractatusde Wittgenstein : « wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen». Ne pas prétendre chercher à exprimer quelconque vérité sur le personnage qu’il interprète, simplement être là, en jouant tout en conservant cette part de rétention qui lui est propre. 

Si le cinéma est un art de révélation d’images, le jeu de Mitchum nous rappelle constamment que le cinéma n’est peut-être finalement bon qu’à révéler ses propres limites.

 

Ce n’est pas pour rien qu’il est généralement considéré comme le visage du Film Noir. Il est toujours à la recherche de l’ombre, toujours pris dans des situations qu’il devrait éviter, mais il en est incapable. Sa relation à son métier d’acteur allait fortement ressembler à celle qu’a son personnage dans The Lusty Menau Rodéo, toujours poussé vers cette passion qui causera sa perte. Mais c’est probablement à travers son personnage de Dan Milner dans His Kind of Woman que l’on peut retrouver plus d’éléments directement liés à la vie de Mitchum à Hollywood alors qu’on fait implicitement référence à une arrestation dans une situation nébuleuseet à un emprisonnement de trente jours qui rappelle le contexte de son incarcération pour possession de marijuana quelques mois seulement avant le début du tournage du film. Milner retombe dans toutes sortes d’histoires malsaines immédiatement après sa libération. Le gangster Nick Ferraro l’envoie au Mexique dans la Morro’s Lodge et il se retrouve en situation d’attente, les mains liées, ne sachant trop ce qui adviendra de lui, tout comme l’acteur qui, à l’époque, était lui aussi toujours en stand-by, confiné dans sa loge d’artiste alors qu’Howard Hugues demandait constamment que l’on retourne toutes sortes de scènes pour ce film. La révolte de Milner à la fin de His Kind of Woman, n’est pas sans rappeler non plus la crise de Mitchum sur le plateau de tournage : écœuré d’avoir à travailler sur cette production qui s’étendra sur plus de deux ans, il allait finir par complètement démolir le plateau.

Mitchum, comme Milner, avait quitté une prison pour en rejoindre une autre, certes plus luxueuse mais toujours aussi toujours aussi contraignante : sous contrat avec la RKO à travailler comme un forcené. Même plus tard, lorsque libéré de son contrat, il semble complètement dépossédé par son métier d’acteur, contraint à vivre comme une star ou mourir. Il allait expliquer à un Robert Bolt insistant, qu’il n’allait pouvoir jouer dans Ryan’s Daughter(écrit par ce dernier) disant qu’il était en train de travailler à planifier son suicide. Une réponse rappellant celle de son personnage de Milner qui, avant d’aller rejoindre les gangsters qui allaient l’embarquer dans les péripéties de His Kind of Woman,leur répondra qu’il planifiait plutôt de défaire sa cravate et se trouver un endroit pour se pendre avec[6].

 

Il est difficile de dire à quel point His Kind of Womanest intentionnellement autocritique de la machine Hollywoodienne, mais l’exubérance du personnage de Mark Cardigan, star de catégorieAinterprété par Vincent Price, qui vient faire ombrage à l’histoire très sérieuse d’un Milner à qui l’on cherche à s’approprier la vie, semble témoigner de la grande mascarade dans laquelle les stars sont conviées au sein des grands studios.

Deux solitudes sont mises en scène dans ce film extrêmement protéiforme alors que Cardigan, vedette film de capes et d’épées, complètement déconnecté de la réalité, ne semble pouvoir s’exprimer qu’à travers des citations de Shakespeare et que Milner, lui, se retrouve dans un univers très noir. De cet énorme contraste entre le jeu burlesque de Vincent Price et le sérieux de Mitchum, ressort un sentiment commun d’aliénation. La forme d’inconscience ludique de la star Hollywoodienne et tout le cirque de rumeurs d’affaires extra-conjugales de Cardigan sert de contrepoint à la « réalité » de Milner, constamment torturé dans son univers ténébreux...

Mitchum, l’acteur, participe à ce cirque par dépit, tout en cherchant à se préserver, pour ne pas avoir à se compromettre. Il s’efface en jouant le rôle qu’on lui demande de jouer.

 

 

Olivier Bélanger

 


[1]Dans Alvin H. Marill Secaucus, The Films of Robert Mitchum.NJ : Carol Publication Group, 1995. p.32.

[2]On peut supposer que sa sensibilité envers la classe ouvrière lui vient du fait que son père décédé des suite d’un accident de travail sur un port lorsque Mitchum n’était qu’un bambin, et de son expérience d’enfant de la grande dépression.

[3]Dmytryk in Lee Server , Robert Mitchum, ‘Baby I don’t care’, London: Faber & Faber.  p. 501.

[4]In Robert, Jerry (ed.). 2000. Mitchum in his own Words.New York : Limelight.

[5]Wise in Lee Server, Op. Cit. p.181.

[6]En réponse aux menaces de suicide de Mitchum, Bolt lui répondit : « Yes, well I quite understand... But, well, if you would just do this wretched little film of ours first and then do yourself in, we’d be very happy to stand the expenses of your burial. » in Lee Server, Op. Cit. p. 520.