A propos de
Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Itinéraire de Jean Bricard
Film noir et blanc 35 mm. 33 mn. Éd. Pierres grises 2007 Paris
Editions DVD : coll. Jean-Marie Straub et Danièle Huillet N° 6, Éd. Montparnasse. 2011

 

 

« Et comme disait Brecht… dont on a dit qu’il avait inventé la… distanciation, connerie, il n’a jamais employé ce mot… Il a employé la Verfremdung, c’est-à-dire rendre les choses étranges… faire sentir aux gens à chaque seconde d’un film que les choses sont étranges, qu’elles sont comme cela, mais qu’elles pourraient être autrement. C’est tout… Elles pourraient et elles devraient être autrement… » [1].

 

Après la représentation du film « Trop tôt, trop tard », dans un cinéma nantais, j’ai fait part à Jean-Marie Straub de ma fascination devant le cadrage d’un plan fixe dont la durée semblait à la limite du supportable. Ce plan montrait le cheminement d’une personne conduisant un char à bœufs ; une personne dont l’apparence ni l’activité ne soulèvent d’ordinaire l’intérêt. La surprise résulte de cette insistance à faire apparaître dans la lenteur d’une traversée une personne dont on ne relève pas la présence sur le territoire d’une campagne d’ordinaire ordinaire.

 

J’ai fait part à Jean-Marie Straub de cette surprise en écho avec un repère de mon travail sur les itinéraires : où je compte sur la durée pour faire apparaître la qualité unique d’un récit d’ordinaire non reconnu parce qu’il est considéré comme simple fragment de la vie quotidienne.

 

Cette séquence, parce qu’elle n’illustre rien d’autre qu’elle-même, semble directement saisie du repérage. L’émotion est brute, comme s’il s’agissait d’une première apparition non encore inscrite dans le registre des interprétations qui lui donnent sens.

 

« Dans le Théétète, Socrate affirme que la philosophie commence par l’étonnement… Le rapport entre étonnement et interrogation ne surgit que si quelque chose se constitue pour nous comme problème : personne, en effet, ne met en question ce qui est sans équivoque. Ce qui au contraire, « nous regarde », ce qui suscite notre intérêt, devient un objet de questionnement. Les questions surgissent uniquement dès lors que s’impose un éclaircissement, l’incertitude étant insupportable. En d’autres termes, il faut que nous nous trouvions dans une tension originaire pour que notre « a-tension » soit éveillée. » [2]

 

La traversée de ce plan fixe focalise l’attention sur cette personne. Et la durée de cette traversée met le spectateur en attente. Le plan fixe, parce qu’il marque le commencement et la fin d’une traversée, met en scène un événement qu’il valorise.

 

Lors de la mise en œuvre d’un itinéraire, c’est la personne rencontrée par l’anthropologue qui devient guide. C’est lui qui réalise sur le territoire qu’il arpente, le repérage. Lors de la mise en scène de son parcours, il rencontre et nomme les repères qui donnent sens à son récit. Cette mise en scène, parce qu’elle est guidée par une reconnaissance émotionnelle, fait surgir du territoire des lieux et des liens qui échappent au contrôle des représentations héritées des habitudes culturelles.

 

La clé du protocole dans la démarche des itinéraires est celle du temps. La parole échappe aux classifications du texte, elle appelle, elle ouvre, elle attend une réponse.

 

Ce repérage, parce qu’il échappe à la perversion des analyses savantes, surprend, parce qu’il permet de recueillir des éléments inconnus, oubliés, mais surtout, parce qu’il exprime dans l’acte de reconnaissance, un étonnement ou une émotion qui fait écho à leur surgissement originel.

 

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, ont décidé de me rendre visite le lendemain, pour connaître les itinéraires dont je leur avais parlé.

 

J’ai communiqué à Danièle Huillet et à Jean-Marie Straub, les « itinéraires » réalisés avec des artistes, des dockers. Il s’agissait de récits particuliers, montés comme des romans-photos. C’est la parole exacte de celui qui réalise son itinéraire qui est transcrite. Le montage en garde la chronologie et privilégie les articulations qui marquent un changement émotionnel.

 

Ils ont examiné avec attention ce travail et c’est avec une grande sensibilité que Danièle Huillet a choisi et présenté l’itinéraire de Jean Bricard à Jean-Marie. Ce lieu lui rappelait des souvenirs d’enfance en bord de Loire.

 

Ils ont lu cet itinéraire, qui relatait l’histoire d’un riverain, son attachement à une île : l’île Coton près d’Ancenis. Des résistants, proches parents de Jean Bricard, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ont été capturés devant l’île et fusillés par les Allemands.

 

Jean Bricard construit ce lieu comme un monde idéal. Il y retrouve le plaisir et ses rêves d’enfance. Ses amis et les bateliers de Loire accostaient près d’un café aujourd’hui en ruine. Il les recevra plus tard dans une cabane.

 

Danièle et Jean-Marie m’ont emprunté cet itinéraire dont les photographies étaient en noir et blanc, édité dans la revue « interlope la curieuse » et m’ont demandé de transmettre l’enregistrement de ce récit, pour retrouver la voix de Jean Bricard. Cette cassette ayant disparu, j’ai tenté de retrouver Jean Bricard après cette rencontre.

 

Il venait de mourir. J’ai rencontré sa femme, son frère et l’un de ses amis pour leur demander de me parler de lui. Jean-Marie Straub m’a demandé si je connaissais un riverain, capable de lire le texte itinéraire et de l’enregistrer. J’ai fini par confier à un jeune acteur, David Humeau n’ayant aucune similitude avec la culture ou le ton de Jean Bricard, la lecture de son récit.

 

Plusieurs années après, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet ont pris contact avec moi pour réaliser le film.

 

En août 2006, Jean-Marie Straub m’a annoncé sa décision de tourner en septembre. La disparition tragique de Danièle Huillet est alors survenue.

 

Au printemps 2007, Jean-Marie Straub a décidé après le repérage de tourner le film.

 

Je ne pouvais participer à un repérage indiquant les lieux témoins de la parole de Jean Bricard comme s’ils n’étaient que le décor d’un récit. Jean-Marie Straub arpente le territoire de l’île, le livre à la main, en exigeant de retrouver les chênes têtards, les trous des racines arrachées dans la terre, le four abandonné de l’auberge, les lignes de traversée du gué… là où les mots ont pris corps.

 

Le repérage, comme la mémoire involontaire d’un lieu, devient la part silencieuse du récit où ce que l’on voit interroge chaque énoncé comme une énigme.

 

Le récit redevenu parole, donne corps aux matériaux de l’île en l’absence de celui qui la nomme.

 

Ce repérage, que scandent les cadrages insistants et l’enregistrement de tous les sons qui frôlent ce territoire, rythme le mouvement et les silences de la parole. L’écoute du récit devient celle d’un poème.

 

Parce que le repérage résonne sur la parole originelle, il est montage.

 

Ce repérage du repérage déplace la chronologie de la composition : le texte n’est plus un scénario sur lequel le cinéaste monte un film, le film retrouve comme un creusement archéologique, l’écoute ou l’origine première du texte.

 

Le travail cinématographique, à son tour, révèle dans toutes leurs complexités, les bords ou les contextes que le récit étonne, dérange ou fait vibrer. Le rythme et la durée du déroulement cinématographique valident le parti pris sur lequel se montait l’itinéraire.

 

Un récit-itinéraire n’interroge la connaissance que lorsque la parole échappe à l’emprise de la logique habituelle, quand le temps ou le silence entre deux énoncés met en échec la reconnaissance d’un ordre ou interroge des lieux de résonance.

 

Cette composition première issue du repérage devient montage. Elle résiste à l’évidence des déclinaisons immédiatement intelligibles, et accepte d’être mobilisée par des expressions sensorielles qui réveillent des résonances inhabituelles.

 

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub déplacent pour moi le sens et la chronologie du montage, qu’il s’agisse du texte ou du cinéma. Le repérage est du début à la fin une interrogation sur l’origine de la présence ou de la parole. Ce qui est nommé n’est pas immédiatement lisible, et c’est la résonance des mots ou de l’icône, sur le lieu de son émergence qui cadre la question du sens par rapport à son origine. Le repérage est un paradoxe, c’est la mise en question permanente du lieu et du temps où s’incarne l’expression.

 

« Je n'étais pas un assassin qui revenait rôder sur les lieux du crime, le lieu lui-même est un très vieux criminel, depuis qu'il tourne autour du soleil. » [3]

 

Jean-Yves Petiteau

 
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4 photographies de tournage (Photographies © Arnaud Dommerc)
(Jean-Marie Straub & William Lubtchansky)
Remerciements : Barbara Ulrich (straub-huillet-films BELVA GmbH) pour l’autorisation de reproduction des images.

 

 

 

 



 

[1] Jean-Marie Straub in L’étrange cas de Madame Huillet et Monsieur Straub, Philippe Lafosse, Éd. Ombres/À propos, Toulouse-Ivry sur Seine  2007.

[2] Ernesto Grassi, La métaphore inouïe, Éd. Quai Voltaire, Paris 1991.

[3] Romain Gary, Clair de femme, Éd. Gallimard, coll. Folio, Paris 1977, p. 13.