Melilla. 9 décembre 2018.

 

Ces quelques lignes écrites à distance, un peu trop vite, un peu à l’écart, à quelques brassées de la France, de l’autre côté de la méditerranée. Parviennent ici, par le biais de l’ordinateur portable, des « nouvelles » qui semblent inhabituelles, des évènements qui semblent exceptionnels malgré les « récits » qui en sont fait, et les flots d’images-partisanes déversés par les chaines d’informations continues - dont la plupart appartiennent, on le sait, à de multiples groupes privés proches des cercles des pouvoirs en place. Cette dimension partisane des images n’est jamais aussi flagrante et vulgairement visible, bien sûr, que lorsqu’elle touche, dans le présent le plus immédiat et irréductible, à l’émergence de rapports de forces qui interrogent les partitions convenues, les partages établis, la distribution et non-distribution de places et non-places, concerne donc ce qui doit bien être appelée une « guerre des classes ». Quelque chose résiste pourtant, doublement, aux jeux des représentations: soit ici un processus politique « inédit »« nouveau », que l’on appelle par commodité le mouvement des « Gilets jaune » et qui, lors même qu’il nécessite un effort indispensable de la pensée, de la pensée visuelle, pour sinon le saisir dans sa teneur de vérité, du moins tenter d’en cerner les enjeux esthétiques et politiques, de comprendre son désir d’utopie, n’aura jamais autant rendu visible, par le traitement dont il a été et est toujours l’objet, de l’actualité des lignes de force et de fracture qui traversent la société française depuis plus de quarante ans ; comme de linactualité de celles-ci et d’un certain nombre de problématiques qui traversent l’histoire de la France comme de certains pays occidentaux depuis des siècles, parmi lesquelles celles de la « démocratie », de « l’égalité »… ; et qu’il s’agirait bien, sans doute, à la suite de quelques-uns, de quelques autres, comme de quelques hérétiques tel le cinéaste Robert Kramer, de réinterroger radicalement, cinématographiquement. 

 

« Il faut faire preuve de pédagogie »« abrutis »« ploucs »« irresponsables »« Revendications dignes d’une auberge espagnole »« Violence »« Casseurs »« Jacquerie »« insurrection », « barbares »« Des symboles de notre République ont été dégradés »« Ils viennent pour casser et pour tuer »« Il faut sauver la République. Elle est aujourd’hui menacée »… 

 

Ce bref pot-pourri montre, s’il le fallait, comment dès le départ de ce mouvement de contestation le 5 novembre, il y eu de la part des médias comme de la plupart des figures installées du monde politique et intellectuel, une tentative de cadrage, une vision ultra-simplifiée, une minoration des préoccupations dont il serait porteur, en réduisant celles-ci à la hausse du prix de l’essence ; et du devoir d'expliquer par les tenants du savoir, les experts, sous l'angle de la pédagogie, à l'automobiliste qui veut rouler sans dépenser davantage, à des citoyens acculturés, irresponsables, muent par le seul ressentiment et aveugles aux questions environnementales, pourquoi la transition écologique est nécessaire. Lors même que très vite le « coup de gueule » initial - que double et motive aussi ce profond sentiment d’humiliation que peuvent ressentir depuis des décennies les personnes frappées par les inégalités sociales et politiques, face à la rhétorique et les terminologies « fourre-tout » déployés par les élites politiques, économiques et médiatiques pour les disqualifier encore un peu plus (« France d’en bas »« France périphérique »« smicard », etc.) ; et qui culmine aujourd’hui face aux multiples saillies arrogantes et méprisantes du président en exercice - a monté en généralitéévolué vers la question des inégalités fiscales, des revendications citoyennes polyphoniques, étayées par des arguments, des critiques sociales et politiques telles qu’elles n’avaient plus étéformulées depuis la loi travail en 2016, le processus Nuit Debout, et plus loin encore peut-être… : Mai 68, émeutes de la faim, Commune de Paris, « jacquerie » et autres soulèvements qui remettent en cause, par leurs moyens propres et non institués, le système établi…

 

Lextrême « nouveauté » du mouvement des « gilets jaunes », son caractère déstabilisant, sa force et menace-pour-certains, réside en effet dans son indistinction, son insaisissabilité, son inassignabilité, le fait qu’il ne puisse être aisément identifié, localisé à une place déterminée sur l’échiquier politique, comme le fait qu’il ne procède de mouvements sociaux préexistants (est-il de droite ou d’extrême droite ? de gauche ou d’extrême gauche ? autoritaire ? démocratique ?) ; l’absence et refus de représentants ; lhétérogénéité des colères et revendications qui se recoupent cependant autour de la questions des inégalités sociales et politiques ; les places physiques et symboliques occupées dans l’espace public comme sites de monstration et de réappropriation de la « puissance démocratique » ainsi que nous le verrons plus loin  (« non-lieux » (ronds-points etc.)/lieux symboliques (Champs- Élysées) ; la mise à jour de l’écart abyssal qui existe aujourd’hui entre représentants et représentés, et l’inanité, la duplicité des dispositifs qui ont été régulièrement mis en place pour pallier à ce qui a été identifié et nommé voici plus de vingt ans comme une problématique de représentation politique, ou « crise de la représentation », depuis les essais de démocratie participative ou « directe » dans les quartiers (Conseil de quartiers etc.) inspirés par les expériences menées à Porto Alegre au Brésil, en passant par la campagne de Ségolène Royal en 2007, et jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, sans que ne soient fondamentalement interrogées les causes et raisons profondes de la « désaffection » de la « politique représentative » par les citoyens... 

 

Lextrême « nouveauté » de ce mouvement, son caractère déstabilisant, force et menace-pour-certains, réside dans le fait qu’il ait bien lieu, existe bel et bien, se donne le droit à l’existence, et se révèle donc être par là-même une forme d’inactualité démocratique ; cest-à-dire qu’il remet en jeu radicalement ce que l’on entend communément par « démocratie » en réarticulant les termes d’une dialectique subversive : démocratie et utopie.

 

Le philosophe Miguel Abensour a bien montré dans ses multiples travaux sur l’utopie et la démocratiecomment, ce que l’on comprend traditionnellement, comme une doxa, par démocratie, semble être mis en jeu par la dénonciation des mouvements populaires et de leurs excès, ainsi que par l’élévation concomitante de la voie électorale comme unique porteuse de légitimité démocratique. Se dessine alors un rétrécissement de la portée de ce qui est compris comme relevant de la démocratie, rétrécissement qui trouve son corollaire dans le congédiement de l’utopie et de la capacité de la penséà transcender les limites de la société en s’ouvrant à l’irruption possible d’un « tout autre social ». Au mieux, l’utopie ne serait qu’une fantasmagorie de rêveurs prisonniers de leur imaginaire et de leur désir de justice ; au pire, elle serait tatouée de la marque du totalitarisme, comme si le référent utopique à une autre société ne pouvait être qu’un premier pas vers Auschwitz ou les goulags. Pour Abensour donc, la démocratie est comprise comme la réduction de l’État à son statut de moment particulier du dêmos au moyen de l’irruption de ce dernier sous le mode de la conquête non définitive d’un espace libre de toute domination. L’utopie est, quant à elle, comprise comme une négation du présent, à titre d’« écart absolu » pointant vers un « tout autre social », qui opère à la fois une rédemption du passé et une projection vers un avenir qui n’est pas destiné à être complètement atteint. La lecture proposée de l’utopie et de la démocratie peut donc être schématisée ainsi : offrir une conceptualisation du dêmos, soit la partie active du peuple, qui s’institue comme sujet politique par son opposition à l’État et qui trouve, dans l’utopie, l’éclosion toujours renouvelée d’un foyer de significations (hors du champ de la domination) qui donne force et cohérence à ses actions. Ainsi il existerait donc, chez Abensour, une « co-originalité » de la démocratie et de l’utopie posant le lien indissoluble qui unit socialité (vivre-ensemble) et politicité (vivre-bien).2

 

Que le cinéma ai pu, ou puisse, dans des pratiques cinématographiques singulières, une pensée visuelle nouvelle, nécessiter le réel, pour paraphraser Pierre Bourdieu, être à la hauteur des enjeux historiques et politiques d’une époque et développer une éthique de la responsabilité, mettre en jeu une dialectique du proche et du lointain, de l’actuel et de l’inactuel, en se « tenant » au plus près des êtres et des choses tout en maintenant une distance, un « écart absolu » à partir duquel le champ des possibles reste à jamais ouvert, c’est sans aucun doute ce qu’un cinéaste hérétique comme Robert Kramer a pu proposer et mettre en œuvre dans nombre de ces films. Qu’ils s’agissent de « grandes formes » (Ice qui traite de l’histoire d’un groupe de militants d’extrême gauche aux Etats-Unis, Scene sfrom the Class Struggle in Portugal sur la révolution au Portugal…) ou de « petites formes » (les films de contre-actualités et contre la désinformation « Newsreels »,sur la guerre du Viet-Nam, le mouvements des Black Panthers…), selon des modalités qu’il faudrait bien évidemment étudier scrupuleusement, Kramer créeà chaque fois des espaces-temps filmiques saturés de tension, que fonde une dialectique à larrêt, et dans lesquels le présent le plus obscur et minoritaire vient se télescoper avec des éléments du passé le plus lointain et oublié « Entendons que cet arrêt […] est utopie au sens d’un surgissement du Nouveau, davantage même, de l’advenue d’une altérité radicale. »Cet arrêt au sens benjaminien du terme, est une sorte d’évasion utopique qui « creuse la possibilité d’un autre lieu»,ouvre donc le présent à l’ensemble des possibilitéécartées, des potentialités non concrétisées. Le travail effectué par Robert Kramer sur les désordres démocratiques, qui donne de nouveaux sujets à investir à la « cinématographie politique », se relie directement à son exploration de l’utopie : il s’agit à chaque fois d’explorer des objets qui placent le politique en relation avec des infinis le dépassant. En un sens, l’utopie et la démocratie se rapportent chacune à leur manière à la découverte d’un matériau nouveau apte à saisir et à intégrer, aux préoccupations de la cinématographie politique, les expériences humaines irréductibles à la domination. En ce sens le processus cinématographique lui-même conduit par Kramer est sans cesse en excès vis-à-vis des formes qu’il est en train de produire, dans une sorte de révolution continue et extatique. Un écart absolu. De l’éréthisme cinématographique.

 

« Qu’est-ce que l’unité de lieu et de temps, dans une situation où les implications même de cette unité sont que l’esprit est partout au même moment ? Mon corps est ici, mais mon esprit erre dans mon histoire, dans mes associations, dans l’histoire et les associations des autres. »6

 

Il est impossible de ne pas penser à ce cinéaste par les temps qui courent, dans la couleur de l'hiver jaune-fluo.

 

  

Sylvain George

 

Cfnotamment Miguel Abensour, La démocratie contre l’État, Félin, Paris 2004.

2Manuel Cervera-Marzal, Miguel Abensour : critique de la domination, pensée de l’émancipation, Sens & Tonka, Paris 2013, p.130. 

3Sur le newsreelvoir l’article indispensable de Raquel Schefer The Return of the Newsreel (2011-2016) in Contemporary Cinematic Representations of the Political Event”, Comparat/ive Cinema, 9,  2016, pp. 61-70.

http://www.ocec.eu/cinemacomparativecinema/index.php/en/36-n-9-eng/484-the-return-of-the-newsreel-eng

4Miguel Abensour, Lutopie de Thomas More à Walter Benjamin, Sens & Tonka, Paris 2000, p.152.

5Ibid.p. 152.

6Robert Kramer, in Berlin 10/90.