Kiss Kiss Bang Bang

 

Le détective privé dort dans sa voiture. Des enfants qui passaient par là s’amusent à jeter sur lui le cadavre d’un écureuil avant d’essayer de voler sa montre. Il se réveille en sursaut et braque son arme sur les gamins qui s’enfuient. Un autre détective arrête un homme adultère ; il s’agit en fait d’une escroquerie, la séductrice n’est autre que la secrétaire du privé et les policiers venus en témoins sont des clochards déguisés dont l’un, ivre, vomit durant l’opération, au grand dam du détective. Un troisième enquêteur se rend chez une jolie fille pour lui annoncer qu’il vient de résoudre son affaire. Elle lui claque la porte au nez et le doigt du privé, resté dans l’embrasure, est coupé net. Quelques scènes plus tard, ce doigt, recousu puis tranché à nouveau, finira avalé par un chien. Un dernier détective, dans une ruelle sombre, pénètre par effraction dans un bar. Il place un mouchoir autour de son poing, brise la vitre d’un coup sec, passe sa main à travers pour ouvrir le loquet et… se tranche les veines du poignet. Direction l’hôpital, d’où il ressort d’un air défait, dans un fauteuil roulant poussé par une nonne.

 

Toutes ces scènes écornent la figure du détective privé, le ténébreux héros des romans et des films noirs. Dans le premier extrait, situé au début du Dernier samaritain de Tony Scott (1991) le privé Joe Hallenbeck (Bruce Willis) n’est pas simplement fatigué ou éméché, il est carrément clochardisé et s’écarte de la morale hollywoodienne en dirigeant son pistolet vers des enfants. Le deuxième détective, Mitch Hennessey (Samuel L. Jackson dans Au Revoir à jamais de Renny Harlin, 1996) est un escroc, un ancien taulard qui, comme Hallenbeck, est méprisé par sa femme et son enfant. Les deux antihéros suivants font preuve d’une impayable maladresse : il s’agit d’Harry Lockhart (Robert Downey Jr. dans Kiss Kiss Bang Bang de Shane Black, 2005) et Holland March (Ryan Gosling dans The Nice Guys, également réalisé par Shane Black, 2016).

 

Ces dégradations pleines d’humour de l’image du privé sont l’œuvre d’un même homme : Shane Black, scénariste du Dernier Samaritain et d’Au Revoir à jamais, puis scénariste et réalisateur de Kiss Kiss Bang Bang et The Nice Guys. Scénariste phare du cinéma d’action des années 1980, venu tardivement à la réalisation au mitan des années 2000, Black est un amateur de romans noirs, dont il reprend les codes pour les adapter à ceux du cinéma de divertissement hollywoodien contemporain. Avec son humour ravageur, son sens de la répartie et son goût de la violence, Shane Black donne naissance à une forme inattendue de film noir, aussi fantaisiste dans la forme que respectueuse dans le fond.

 

 

L’enfant prodige

 

La carrière de Shane Black débute de façon fulgurante, lorsqu’il vend à 23 ans le scénario de L’Arme fatale (Richard Donner, 1987) comédie d’action dont le grand succès donne naissance à plusieurs suites[1]. À la même époque, Black collabore au scénario de Predator (John McTiernan, 1987) dans lequel il interprète également un petit rôle ; en 2018, il écrit et réalise The Predator, variation peu convaincante autour des aventures du chasseur extra-terrestre. Dans les années 1990, Black est le scénariste le mieux payé d’Hollywood : le scénario du Dernier samaritain est acheté 1,75 million de dollars, un record battu quelques années plus tard par Au Revoir à jamais, pour lequel il reçoit 4 millions.  Ces deux films coûteux sont des échecs financiers, de même que Last Action Hero [John McTiernan, 1993] co-écrit par Black. Après dix ans de succès, la carrière du scénariste s’éteint et il disparaît de la circulation durant la décennie suivante. Il devient, pour reprendre une réplique de Kiss Kiss Bang Bang, « un petit homme solitaire qui hante son manoir d’Hollywood Hills ».[2]

 

Shane Black effectue son come-back en 2005 avec un film dont il est le scénariste et, pour la première fois, le réalisateur : Kiss Kiss Bang Bang. Il participe ensuite, sans être crédité, à l’écriture des dialogues narquois du film du film de super-héros Iron Man (John Favreau, 2008) puis écrit et réalise Iron Man 3 (2013) où il retrouve la star Robert Downey Jr., que Kiss Kiss Bang Bang avait contribué à remettre sur le devant de la scène artistique. Black alterne entre projets personnels, inscrits dans le genre du film noir, et des films à plus gros budgets, appartenant à des univers préexistants : Kiss Kiss Bang Bang et The Nice Guys d’un côté, Iron Man 3 et The Predator de l’autre.

 

Shane Black dans Predator

 

 

L’aficionado

 

Les quatre films de détective écrits et/ou réalisés par Shane Black multiplient les clins d’œil au genre. Le titre original d’Au Revoir à jamais, The Long Kiss Goodnight évoque celui du roman de Raymond Chandler The Long Goodbye (1954. Traduit en français sous le titre Sur un air de Navaja). Le roman de Chandler est porté à l’écran en 1973 par Robert Altman avec Le Privé, film justement diffusé sur la télévision d’une chambre d’hôtel dans Au Revoir à jamais. Le jeu intertextuel est encore plus clair dans Kiss Kiss Bang Bang, film chapitré comme un livre et dont chaque partie a le titre d’un texte de Chandler.[3] Une partie de l’intrigue du film s’inspire du roman Bodies are Where You Find Them (1941, publié en français sous le titre Les morts ont la bougeotte, 1968) de Brett Halliday, auteur de pulps à succès des années 1940 aux années 1970.

 

Ces références sont le reflet des goûts littéraires de Black, qui déclare : « Je suis accro à la littérature de gare. J’ai bien essayé de lire du John Updike, du John Irving ou même du Steinbeck, mais je finis toujours sur les histoires policières d’Ed McBain. […] Ian Fleming est une autre influence majeure, non pas à cause des films de James Bond mais des livres qui les ont inspirés. J’ai un faible pour les histoires dures et réalistes, même si elles démarrent sur des bases très comic-book. »[4] Les histoires de Shane Black se nourrissent de cette littérature de gare : les histoires de détective et d’espion, les super-héros (Iron Man), les récits de guerre, le western (le scénariste a participé  dans les années 80 à l’écriture d’un film jamais réalisé tiré du comic book Sergent Rock qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale et, en 2015, il réalise Edge pilote d’une série située après la Guerre de Sécession, d’après les romans ultra-violents de Georges G. Gilman[5]). Parmi ses projets, un film consacré à Doc Savage, héros pulp créé en 1933 et considéré comme l’un des premiers surhommes de la culture populaire moderne, antérieur même à Superman.

 

Shane Black ne voit pas dans cette littérature populaire un simple divertissement, mais un véritable idéal artistique : « toutes les intrigues sont des intrigues à suspens, non ? Le but de l’auteur est de donner envie à ses lecteurs de tourner la page pour savoir ce qui va se passer par la suite. Et si le lecteur veut poser le livre, ou si le spectateur sort de la salle pour aller acheter du pop-corn, c’est que vous avez raté votre coup et que vous n’avez pas réussi à les impliquer dans votre processus dramatique. En ce sens, la littérature pulp a toujours été considérée comme un médium littéraire au rabais, moins glorieux, imprimé sur du papier de mauvaise qualité, avec des couvertures qui cherchaient à attirer le chaland en misant sur l’exploitation du sexe et de la violence. Et pourtant, c’est le pulp qui a révélé certains des plus grands écrivains de notre génération, des auteurs comme Jim Thompson et Raymond Chandler. Donc pour moi, lorsque je me plonge dans cette littérature, l’idée est de trouver un diamant au beau milieu d’un tas de boue, de tomber sur du pulp pur et dur, quelque chose de sombre, noir et excitant. J’aime l’idée que certains écrivains de pulp devaient rédiger très rapidement une petite histoire pleine de suspense et d’action pour pouvoir gagner leur croûte et faire vivre leur famille, mais dans le même temps, leur amour du travail bien fait les a poussés à écrire un récit de qualité. Ce sont les écrivains que je recherche : ceux qui ont écrit de pures intrigues d’exploitation, mais qui ont néanmoins cherché à en faire de l’art. »[6]

 

Cette passion pour la littérature populaire remonte à l’enfance de l’auteur : « J’ai grandi dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Enfant, j’étais obsédé par la littérature, je lisais tous les livres qui me passaient sous la main. Quand j’avais 8 ans, le libraire me surnommait : "The Mystery Man", car chaque semaine, j’empruntais les nouveaux romans à suspens. »[7]Il est évident que le cinéma est pour Shane Black un prolongement de ses jeux d’enfants et des livres qu’il a lus, dont l’imaginaire ne l’a jamais quitté. Il ne se contente d’ailleurs pas de s’inspirer des codes narratifs des pulps et reprend aussi leur visuel : les couvertures des romans qui sont la clé de l’intrigue de Kiss Kiss Bang Bang ont été dessinées par le vétéran Robert McGinnis, illustrateur de plus d’un millier de couvertures de romans et d’affiches de films (dont plusieurs James Bond[8] et Matt Helm, son pendant humoristique). Kiss Kiss Bang Bang se déroule de nos jours, mais l’imaginaire du film est celui des sixties, auxquelles renvoient les illustrations de McGinnis, la musique jazzy et le générique animé, typique de la production hollywoodienne de cette époque. The Nice Guys se déroule explicitement dans le passé, en 1977, au moment de l’adolescence du réalisateur qui reconstitue cette période avec un maniérisme qui n’élude pas les tensions politiques et sociales de l’époque, mises en résonnance avec celles de notre présent (la crise écologique, l’engagement de la jeunesse). Black associe le roman noir à son enfance et, en retour, situe ses deux films noirs à une époque qui est celle de sa jeunesse. Mieux, il illustre l’impact que l’imaginaire hard boiled peut avoir sur un enfant : dans Kiss Kiss Bang Bang une petite fille dévore des romans noirs, comme le faisait le jeune Shane. La jubilatoire scène d’ouverture de The Nice Guys est aussi une véritable note d’intention : un jeune garçon se réveille la nuit pour assister, comme dans un rêve, à un accident de voiture ; il regarde avec un mélange de désir et de dégoût agoniser la conductrice, une femme plantureuse et à demi-nue. Le mystère, le sexe et la mort, soit les trois mamelles du roman noir résumées en une image, comme une projection de l’imaginaire du gamin, derrière lequel il est tentant de reconnaître l’auteur.

 

 

Dans Kiss Kiss Bang Bang, la solution de l’enquête se trouve dans une série de romans noirs mettant en scène le privé Jonny Gossamer (inventé pour l’occasion) et son adaptation cinématographique. Si l’intrigue de Kiss Kiss Bang Bang est tortueuse comme celle d’un roman noir, c’est que le criminel a lu ces livres et s’en inspire. La situation est inversée dans The Nice Guys où ce n’est plus la réalité qui s’inspire de la fiction, mais la fiction qui sert de révélateur à un drame bien réel : après avoir découvert un complot politique, une jeune militante d’extrême-gauche tourne un film pornographique dont l’intrigue (car intrigue il y a) est une dénonciation à clés du crime.[9]

 

 

Les films de Shane Black, largement postérieurs à l’âge d’or du noir, s’inscrivent dans une optique que l’on qualifiera de postmoderne au sens où le réalisateur aborde le genre au second degré, avec humour et de façon référentielle. Les personnages ont conscience de leur statut d’êtres de fiction (comme Harry Lockhart qui s’adresse directement au spectateur pour commenter l’avancée de son enquête), et ils connaissent les règles du genre. Les héros de Black sont des lecteurs ou des spectateurs du type d’histoire qu’ils sont eux-mêmes en train de vivre. Un personnage de Kiss Kiss Bang Bang constate ainsi que « dans un Jonny Gossamer, il y a un toujours un moment où le gars se fait torturer. Puis il se taille et descend seize mecs. Seize mecs, toujours seize. Curieux. » Il va sans dire que cette improbable péripétie littéraire est reprise telle quelle à la fin du film. L’intrigue du film se compose de deux enquêtes indépendantes qui finissent par converger, « comme » dans les romans que lisent les personnages. Harry Lockhart n’est pas un authentique détective privé, c’est un petit truand qui se fait passer pour un acteur et est engagé par hasard pour interpréter le rôle d’un privé. Il joue au détective, une caractéristique de la postmodernité.

 

La notion de « postmodernisme » est souvent associée à celles d’ironie et d’inconséquence.[10] Il n’en est rien ici. Les personnages de Shane Black pratiquent le sarcasme et l’autodérision, voire l’autodénigrement, mais ils sont écrits de façon sincère et directe. Ils ne sont pas naïfs, ont conscience des archétypes et savent que la situation dans laquelle ils se trouvent a déjà été vécue par d’autres, mais eux l’expérimentent néanmoins pour la première fois, la vivent au premier degré. Harry Lockhart est un personnage facétieux qui brise volontiers le quatrième mur, mais lorsqu’il tue un homme, il n’est pas question qu’il s’en sorte par une pirouette verbale. La sécheresse de la mise en scène et l’émotion du jeu de Robert Downey Jr. amènent le spectateur à ressentir frontalement, sans distanciation, la violence du meurtre, en complète empathie avec le personnage. Le personnage est au second degré (il est un imitateur, pas un authentique détective), mais son émotion est au premier degré (tuer fait mal, toujours). Il en va de même dans Last Action Hero qui se déroule à l’intérieur d’un film, avec des personnages qui ironisent sur le caractère conventionnel des péripéties qu’ils traversent, jusqu’au moment où ils sont confrontés à une « réalité », imprévisible et inquiétante : le héros de fiction fait pour la première fois l’expérience de la douleur physique et le film prend un tour plus grave, passant du second au premier degré.

 

 

Des privés anachroniques

 

Le cinéma postmoderne est, des frères Coen à Quentin Tarantino, l’œuvre de fans qui recréent les univers qu’ils ont appréciés durant leur jeunesse. Lorsque Black entame sa carrière de scénariste dans les années 1980, le film noir est rien moins qu’à la mode : aux enquêtes tortueuses, le public désormais préfère les intrigues linéaires et manichéennes des films d’action, dont la simplicité est compensée par une hypertrophie des morceaux de bravoures physiques et techniques (bagarres, fusillades, poursuites automobiles…). Les privés ont cédé leur place dans l’imaginaire collectif aux policiers casse-cou (Mel Gibson dans L’Arme fatale, Bruce Willis dans Piège de cristal [John McTiernan, 1988]) et aux militaires musclés (Sylvester Stallone dans Rambo II : La Mission [George Pan Cosmatos, 1985], Arnold Schwarzenegger dans Predator). Le contexte a changé et les doutes du film noir ont été remplacés par une célébration euphorique de l’American Way of Life. Le film noir a connu son apogée esthétique et thématique à Hollywood durant la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre. Il est le reflet d’une société en crise, envahie par les ténèbres, consciente de la misère et de la violence, où les repères moraux se sont estompés. Les années 1980-90 sont au contraire une période de réussite économique et de triomphalisme politique et militaire durant laquelle le cinéma de divertissement hollywoodien célèbre le rêve américain au travers de héros musclés et infaillibles.[11] Deux décennies plus tard, ce sont les super-héros Marvel qui sauvent le monde et Black participe à la franchise Iron Man.

 

Dans une production contemporaine dominée par les blockbusters, le film noir n’apparaît plus sur les écrans que de façon épisodique. Il devient le terrain de jeu des jeunes auteurs du cinéma indépendant qui en modernisent de façon très libre les thématiques et l’esthétique (Sang pour sang [1984] ou The Big Lebowski [1998] des Coen, À fleur de peau de Steven Soderbergh [1996], Bound de Larry et Andy Wachowski [1996], Brick de Rian Johnson [2006]…). Chacun de ces films est un prototype, qui correspond à la personnalité de son auteur, et ils ne constituent plus à proprement parler un genre, une façon uniforme de faire du cinéma comme c’était le cas des films noirs classiques. Lorsque Shane Black réalise Kiss Kiss Bang Bang, il s’inscrit justement dans les conditions de production de ce cinéma indépendant[12], avec un budget réduit (15 millions de dollars) et un casting de stars sur le retour (Val Kilmer et Robert Downey Jr.). C’est un film de genre, mais aussi un film d’auteur puisque Black est  à la fois scénariste et réalisateur (son nom est accolé au titre original comme un gage de qualité : Shane Black’s Kiss Kiss Bang Bang). Ancien, enfant chéri d’Hollywood, Black n’a pas travaillé depuis dix ans, ce qui lui donne cette stature de paria ou de rebelle au sein du système qu’apprécient tant les cinéphiles français et vaut au film une sélection hors compétition au Festival de Cannes.[13] The Nice Guys, plus coûteux (50 millions), est également présenté à Cannes et, toujours dans l’esprit du cinéma américain indépendant, les rôles principaux sont tenus cette fois-ci par des stars à contre-emploi : Ryan Gosling, en détective maladroit, est aussi loin de son image de séducteur taiseux que Russell Crowe, bagarreur bedonnant, l’est des héros épiques qui ont fait sa popularité.

 

Shane Black arrive « trop tard » pour faire d’authentiques films noirs. Plutôt que de jouer la carte de la reconstitution historique (celle de Chinatown [Roman Polanski, 1974] ou L.A. Confidential [Curtis Hanson, 1997]), il assume le décalage temporel et inscrit ses héros  dans le monde moderne (à l’exception de The Nice Guys). Le privé apparaît alors dépassé par les évènements, un loser aussi anachronique que le genre auquel il appartient. Comme l’annonce le titre du Dernier samaritain, le détective est le dernier de son espèce. « Les héros sont fatigués » : les sportifs se dopent pour rester compétitifs et le privé cynique est un ancien héros des services secrets, déchu de ses fonctions. Joe Hallenbeck est un râleur alcoolique et mal rasé, un pessimiste qui répète comme un mantra : « Tout le monde te hait, tu vas perdre. »[14]La rugosité du personnage de Bruce Willis est celle d’un héros hard boiled perdu dans les néons des boîtes de nuit et du sport spectacle. Sa noirceur est inadaptée à la joyeuse superficialité de son époque, résumée ironiquement à la fin du film : « Dans les années 90 on ne cogne pas d’entrée, il faut d’abord dire un truc cool. »

 

Shane Black assume ce décalage temporel et en fait un facteur d’hybridation : l’inspiration sixties de Kiss Kiss Bang Bang, son mélange d’humour et de violence, le rapprochent non pas des sombres detective stories des années 1930-40 mais plutôt de la décontraction ironique de la série Peter Gunn, diffusée à la télévision américaine entre 1958 et 1961 (année de naissance de Black) et portée au cinéma en 1967 par son créateur Blake Edwards (Peter Gunn, détective spécial). Mitch Hennessey (Au revoir à jamais) est également un personnage anachronique, qui chante le blues et n’a visiblement pas changé sa garde-robe depuis les années 1970. Lorsque les détectives enquêtent dans l’Amérique des années 1990 (Le Dernier samaritain, Au revoir à jamais), ils traversent des péripéties explosives qui sont celles du genre populaire de l’époque, le film d’action. À cheval sur plusieurs époques, Black mélange les tonalités et les genres : la violence et l’humour, le film noir et le film d’action.

 

 

Des privés pour rire

 

Bruce Willis incarne dans Le Dernier samaritain le stéréotype du détective alcoolique avec la clope au bec, mais, le plus souvent, la caractérisation des personnages de Shane Black déjoue avec humour les attentes du genre : le privé noir d’Au revoir à jamais n’a pas hérité du sex appeal des héros de la blaxploitation[15], le détective de Kiss Kiss Bang Bang est ouvertement homosexuel et celui de The Nice Guys est un père célibataire qui jongle entre ses enquêtes et sa fille d’une dizaine d’années. Holland March est atteint d’un trouble olfactif  et n’a donc, littéralement, aucun flair. Ces détectives n’ont rien d’héroïque car ils sont confrontés à la triste réalité du métier, bien éloignée de ses représentations romanesques et cinématographiques : « Dans ce boulot, la vraie vie, c’est chiant »,constate Perry (Val Kilmer) dans Kiss Kiss Bang Bang. Les pépées, les cadavres et les fusillades qui constituent l’ordinaire des détectives de cinéma sont, dans « la vraie vie », bien rares. Les détectives de Shane Black doivent se contenter d’ennuyeuses filatures et de piteux constats d’adultère jusqu’au jour où une de leurs affaires débouche, presque par hasard, sur un complot digne d’une fiction : le détective d’Au Revoir à jamais, payé par une amnésique pour retrouver son identité, déterre sans le savoir un complot politique ; Jackson Healy (Russell Crowe dans The Nice Guys) est un gros bras engagé pour tabasser un détective et qui se retrouve à faire équipe avec lui.

 

Les scénarii de Black reposent dès L’Arme fatale sur le principe du duo comique mal assorti : un policier noir à la veille de la retraite, incarnant les valeurs de la classe moyenne, et son jeune coéquipier, ancien militaire autodestructeur. On trouve aussi : un détective blanc, mal luné et passéiste, et un joueur de football américain noir et branché (Le dernier samaritain) ; une super espionne blanche et un détective noir (Au revoir à jamais), un détective professionnel et un amateur (Kiss Kiss Bang Bang), un enquêteur naïf et maladroit et un gros bras sans pitié (The Nice Guys), un super-héros arrogant et son meilleur ami, un très sérieux militaire noir (Iron Man 3).[16] Kiss Kiss Bang Bang et The Nice Guys jouent sur un contraste entre des détectives compétents (joués respectivement par Val Kilmer et Russell Crowe) et leurs comparses burlesques (les personnages Robert Downey Jr. et Ryan Gosling). La figure héroïque est dédoublée et le jeu sur des oppositions est une source toujours efficace de tension dramatique et de gags, à l’image de la première rencontre entre Russell Crowe et Ryan Gosling dans The Nice Guys (le premier a été engagé pour passer le second à tabac) ou de cet échange cocasse entre Bruce Willis et Damon Wayans dans Le Dernier samaritain, au sujet d’un pantalon en cuir : « 650 dollars ? Le pantalon ? Et tu sors avec ? Y’a la télé couleur dedans pour ce prix-là ? »

 

Le Dernier samaritain est exemplaire du talent de dialoguiste de Shane Black, dont les personnages abordent avec détachement les scènes les plus dramatiques, à l’image de cet échange entre un tueur et le héros du film : « J’aimerais te voir souffrir. - Fais-moi écouter du rap. » Ajoutons encore, pour le plaisir, cette considération sur l’alcoolisme du personnage principal : « Une allumette et il prend feu », ou encore ces scènes où Joe Hamenbeck raconte une blague à ses adversaires pour les déconcentrer avant de les tuer sauvagement. Chaque film écrit et/ou réalisé par Black contient de tels morceaux de bravoure rhétoriques, qui prolongent les dialogues caustiques des romans noir hard boiled et annoncent, avec quelques années d’avance, les tirades de Quentin Tarantino, avec la même poétisation du langage ordurier, la même façon de confronter des icônes du cinéma de genre (détective, espion, super-héros) à des questions aussi triviales que –  on y revient – les frocs en cuir.

 

 

 

Autre ressort comique, la relation des héros masculins, dont la virilité est souvent en berne, avec la gent féminine. Parmi les personnages féminins créés par Shane Black, celui qui correspond le mieux aux canons du genre noir est campé par Kim Basinger dans The Nice Guys[17] : une femme de pouvoir séduisante, qui manipule les deux détectives à des fins criminelles. Harmony (le personnage féminin de Kiss Kiss Bang Bang) est au contraire tout à fait à part dans le genre : ni garce ni demoiselle en détresse, elle se comporte envers le héros masculin comme une bonne copine, une girl next door qui détourne les scènes de séduction attendues en moments comiques. La jeune femme se révèle autrement plus compétente que les détectives, puisque c’est elle est qui résout la tortueuse affaire, et est même capable de se débarrasser de dangereux hommes de main. Alors qu’Harry Lockhart est un personnage bouffon, Harmony est une figure tragique qui cherche à échapper à un passé douloureux. Elle est aussi la dépositaire de la tradition noire, et entretient un rapport véritablement intime avec le genre : elle a lu dans son enfance des romans noirs qui lui ont servi de guide pour son existence.

 

Les détectives du Dernier samaritain et de The Nice Guys doivent beaucoup à leurs petites filles, des gamines débrouillardes à langue bien pendue qui, non contentes de faire tourner leurs papas en bourrique, leur en remontrent sur le plan du courage et de la déduction. Les enfants jouent un rôle important dans les films de Shane Black, atténuant la violence des situations par leur humour et leur tendresse : Tony Stark reçoit l’aide d’un admirateur en culottes courtes dans  Iron Man 3 et un enfant joue également un rôle central dans The Predator. La fille de l’espionne d’Au revoir à jamais reste par contre en retrait. La gamine du Dernier samaritain sauve la vie de son père et celle de The Nice Guys aide à résoudre l’enquête. Cette dernière est surtout une véritable boussole morale, qui encourage les personnages à suivre le droit chemin alors que le film noir est traditionnellement un genre ambigu. Dans The Nice Guys, l’honnêteté est le privilège de la jeunesse : contre les compromissions plus ou moins graves des adultes, les jeunes hippies défendent l’environnement, la fille de la procureure dénonce les crimes de sa mère et Holly March (Angourie Rice), fille du détective, n’hésite pas à dire à son père ses quatre vérités (« Tu es le pire privé du monde. Tu bois, tu mens et tout. Les gens te détestent. ») La môme devient étrangement sérieusement lorsqu’elle demande au nouvel associé de son père : « Êtes-vous une mauvaise personne ? » Elle sonde sa moralité et le convainc, lors de la scène d’action finale, d’épargner son adversaire.

 

Habituellement présentés comme faibles dans les fictions populaires, les femmes et les enfants deviennent dans les films de Shane Black des personnages centraux, qui se révèlent plus compétents que les détectives privés. Toute misogynie devient alors impossible, à l’image de cette scène d’Au revoir à jamais durant laquelle le détective, après avoir croisé une belle femme en voiture, s’engage dans des considérations sexistes avant d’être remis à sa place par sa passagère. L’héroïne d’Au revoir à Jamais est justement la plus puissante de la filmographie de Shane Black : Charlie Baltimore (Geena Davis), espionne et tueuse sans pitié, femme fatale explosive à côté de laquelle le détective ne peut plus avoir qu’un rôle secondaire.

 

 

 

Du film noir au film d’action

 

Au revoir à jamais est un film hybride, à cheval entre plusieurs genres : le film noir, le film d’espionnage et le film d’action. Le détective Hennesey est un personnage de film noir et de blaxploitation alors que Charlie Baltimore s’inspire de l’espion amnésique Jason Bourne imaginé par Robert Ludlum[18]. Au milieu du film, le personnage féminin retrouve sa véritable identité et change d’apparence : Samantha Kane, la sage mère de famille amnésique, devient une tueuse à la solde du gouvernement, vêtue d’une combinaison moulante, qui manie les armes et l’ironie. Ce changement d’identité correspond à un changement de genre du film. Ce « nouveau » personnage appartient à un autre imaginaire que ceux, traditionnels, du roman noir et de l’espionnage : elle est une héroïne de film d’action, aux capacités physiques surhumaines, qui traverse sans sourciller des péripéties extravagantes.

 

Le film d’action est lui-même un genre hybride qui reprend les éléments constitutifs des genres hollywoodiens classiques en en forçant la dimension spectaculaire : on y retrouve les décors urbains du film criminel, les explosions du film de guerre, les poursuites, les bagarres et les fusillades du western.

 

Le Dernier samaritain connaît un semblable changement de genre en cours de route. Contrairement à un film d’enquête classique, l’intrigue ne trouve pas sa résolution à la fin du film, mais environ aux trois quarts du métrage, avant un dernier acte entièrement consacré à un enchaînement de scènes d’action. Les enjeux narratifs étant réglés en avance, le spectacle de la violence a toute la latitude pour se développer. Le récit est simplifié, se résume alors à une course à la bombe qui fait passer le film dans un nouveau régime visuel et narratif, celui de la performance : les voitures foncent, un cheval galope, un ballon de football américain traverse le stade à toute allure. Ces éléments spectaculaires font du Dernier samaritain un film d’action, alors que sans eux le film serait plus facilement classé dans le genre noir.

 

Ces finales grandiloquents sont absents des scénarii originaux de Shane Black, plus proches des romans hard boiled que du blockbuster. C’est au fil des réécritures que le scénariste se laissait convaincre par ses producteurs d’ajouter toujours plus de scènes d’action, en accord avec la mode du moment : « [La fin] que j’ai imaginée se passait dans une petite pièce. [Bruce] Willis y entrait, se retrouvait face à son ennemi et lui écrabouillait les os. C’était violent, noir. Là aussi, ils ont tout changé : un stade de foot, des hélicoptères, des explosions, des chevaux au galop… Ils voulaient transformer un simple thriller en quelque chose d’énorme. C’est en partie de ma faute car je me suis laissé entraîner. J’ai réécrit ce qu’il fallait selon leurs directives. Je déteste ces compromis. La leçon que j’en ai retirée, c’est que tout cet étalage à la fin ne fait que rendre le film plus mauvais. Pour le studio le mot d’ordre était : "action-action-action" »[19]. L’Arme fatale 2 et Au revoir à jamais ont connu de semblables réécritures, à l’occasion desquelles des personnages positifs censés mourir ont finalement survécu pour ne pas décevoir les spectateurs.[20] Shane Black a beau se montrer critique envers ses scènes d’action dantesques (le final d’Au revoir à jamais fait exploser la frontière entre les États-Unis et le Canada), l’introduction de moments spectaculaires dans le film noir est bien une des spécificités de son œuvre.[21]

 

Les scènes d’action, par leur caractère improbable, accentuent la dimension comique des films. Les cascades jouent avec les lois de la physique d’une façon qui rappelle le cinéma burlesque, voire le cartoon et la façon dont les personnages réchappent aux pires dangers provoque de la part du spectateur un certain détachement. Dans Au revoir à jamais, les héros sont soufflés par des explosions, rebondissent et se relèvent sans une égratignure, à la manière des personnages animés de Chuck Jones. Burlesque encore la façon dont les détectives de Kiss Kiss Bang Bang et The Nice Guys courent après des objets qui leur échappent (un cercueil dans le premier, une bobine de film dans le second). Ces scènes d’action ludiques se caractérisent par leur nombre important d’interactions (les objets passent de mains en mains, les personnages tombent dans le vide mais atterrissent sur un élément de décor situé pile au bon endroit…) : la violence est chorégraphiée, ce qui demande aux acteurs et à la mise en scène de faire preuve d’une souplesse absente des films noirs classiques. La mort elle-même est un gag à la fin du Dernier samaritain : le méchant se fait exploser à la suite d’un quiproquo, accompagné par un grand éclat de rire des héros.

 

 

Film noir et film d’action ne sont pourtant pas si éloignés que cela. Ils partagent plusieurs éléments constitutifs, aussi bien thématiques (la lutte de la justice et du crime) que formels (les poursuites automobiles, les fusillades, les bagarres). Leur profonde différence tient avant tout à leur époque de production : en raison des évolutions de la société et de la technique cinématographique, on ne filme pas l’action et la violence de la même manière dans les années 1940 que dans les années 1990. Les films de Shane Black sont représentatifs de leur époque de production, ils reprennent des codes anciens mais les actualisent, les adaptent aux goûts d’un spectateur moderne, habitué aux images rapides et à la violence graphique. Pour un spectateur des années 1940, la violence de certains films noirs devait paraître aussi extrême que celle d’un film d’action pour un ado des années 90 : le choc recherché par le genre reste le même, ce sont les repères et les attentes du spectateur, les moyens d’atteindre ce choc, qui varient.  

 

Les héros de films d’action contemporains héritent des visages tuméfiés de leurs modèles du film noir (William Holden dans Nous avons gagné ce soir [Robert Wise, 1949]) et sont également soumis à de violents passages à tabac, dignes de ceux infligés à Alan Ladd  par William Bendix dans La Clé de verre (Stuart Heisler, 1942). Les scènes de torture sont un passage obligé des films de Shane Black : Martin Riggs (Mel Gibson) est électrocuté dans L’arme fatale, Joe Hallenbeck est attaché sur une chaise et roué de coups dans Le Dernier samaritain, Samantha Kane subit une simulation de noyade dans Au revoir à jamais, les héros de Kiss Kiss Bang Bang reçoivent de l’électricité sur leurs parties génitales. Ces scènes font penser au sadisme de certaines aventures de James Bond, mais sont surtout une actualisation des violentes corrections subies par les héros de film noir. Dans Le dernier samaritain et The Nice Guys, Black invente des assassins maniérés, au sadisme doucereux et élégant, qui évoquent les personnages campés autrefois par Richard Widmark (Le carrefour de la mort, Henry Hathaway, 1947) ou Dan Duryea (La femme au portrait, Fritz Lang, 1944).

 


Réparer les icones

 

Les détectives de Shane Black sont des ratés, mais ne le restent pas. L’auteur porte un tel amour à ses personnages qu’il leur offre toujours une rédemption, quitte pour cela à s’écarter des canons du genre noir, qui a toujours privilégié le doute ou l’échec à la franche victoire. L’enquête du Dernier samaritain permet à Joe Hallenbeck de regagner l’admiration de sa fille, l’amour de sa femme, de résoudre la mort de son meilleur ami et de se venger de l’homme politique qui avait gâché sa vie. Rien que ça. Son comparse, sportif déchu, regagne sa stature de champion en effectuant devant une foule de supporters un tir parfait, empêchant du même coup un attentat. Le happy end du film restaure la virilité d’Hallenbeck et son rôle de patriarche : son épouse adultère s’excuse et sa fille turbulente se soumet à son autorité.[22] À la fin d’Au revoir à jamais, Mitch Hennessey est célébré pour avoir sauvé l’Amérique : le mauvais détective est invité à la télévision, à une heure de grande écoute, à la stupéfaction de sa femme et de son fils, qui le découvrent là aussi sous un nouveau jour. La fatalité est renversée.

 

Shane Black a conscience que les récits à suspens modernes s’inscrivent dans une filiation ancienne : « Travis McGee [héros du romancier John D. MacDonald] ou Jack Reacher [héros du romancier Lee Child] sont des chevaliers des temps modernes, mais leur armure est un peu rouillée et ternie, ils ne sont plus aussi bons qu’autrefois. Les histoires noires sont proches des histoires de pistolero dont le temps est passé, mais qui doit une dernière fois faire appel à ce qu’il a été. Impitoyable [Clint Eastwood, 1992] est un film noir, peut-être le meilleur de ces dernières années. »[23] Avec le temps, les héros fatiguent, mais ils parviennent toujours à se renouveler : si Black peut comparer les détectives aux héros du passé (chevaliers et cow-boys), alors rien n’empêche que les privés deviennent aussi, de façon plus actuelle, des stars de film d’action.

 

Shane Black fait subir à la figure classique du détective un double traitement de choc : le privé est d’abord ridiculisé, présenté comme un vestige d’un genre inadapté au monde moderne et à son cinéma, avant d’être revitalisé par le spectacle explosif des blockbusters contemporains.

 

Sylvain Angiboust

 



[1] Le deuxième épisode (L’Arme fatale 2, Richard Donner, 1989) est également écrit par Black qui, mécontent du résultat, ne participera pas aux films suivants.

[2] Voir Aubry Salmon, "The Lost Years, Ou comment Shane Black a disparu… pour mieux revenir ensuite", Rockyrama, 20, septembre 2018, p. 34-43.

[3] Les chapitres du film ont pour titres : Trouble is My Business (Les Ennuis, c'est mon problème, 1939); The Lady in the Lake (La Dame du lac, 1939); The Little Sister (La Petite Sœur, 1949) ; The Simple Art of Murder (1950) ; Farewell, My Lovely (Adieu, ma jolie, 1940).

[4] Shane Black, propos recueillis par Rafik Djoumi : "Shane Black, rencontre avec un scénariste star de l’action", Impact, 77, décembre 1998, p. 28.

[5] Edge comporte 61 tomes entre publiés 1972 et 1989. La série produite par la plateforme Amazon Prime ne connaîtra elle qu’un seul épisode.

[6] Shane Black, propos recueillis par Stéphane Moïssakis : "Shane Black, Le dernier samaritain", Rockyrama, 20, op. cit., p. 10.

[7] Idem.

[8] Opération Tonnerre (Terence Young, 1965), Au service secret de Sa Majesté (Peter Hunt, 1969), L’Homme au pistolet d’or (Guy Hamilton, 1974)…

[9] Le complot et le sexe, destinés à rester cachés, sont exposés grâce au film pornographique qui pose la question suivante : qui-a-t-il de plus indécent, l’acte sexuel ou une association de malfaiteurs en cols blancs ?

[10] Par exemple par Laurent Jullier, L’écran post-moderne, Un cinéma de l’allusion et du feu d’artifice, L’Harmattan, Paris 1997.

[11] On a pu qualifier ce cinéma de « reaganien », en référence au président des États-Unis de 1981 à 89, les films partageant les valeurs de la droite américaine de l’époque : « le culte de la réussite économique […], l’expansion militaire, […], le retour de l’individualisme, le culte du corps, de la religion et des valeurs fondamentales de la famille »Frédéric Gimello-Mesplomb (dir.) : Le cinéma des années Reagan. Un modèle hollywoodien ?, Nouveau Monde Éditions, Paris 2007, p.15.

[12] Le film est pourtant produit par Joel Silver, producteur phare du cinéma d’action (L’Arme fatale, Piège de cristal, Matrix) lui-même en perte de vitesse à cette époque. 

[13] En passant derrière la caméra, Shane Black en profite pour régler ses comptes avec le monde du cinéma. Lorsqu’il survole la ville, le réalisateur fait explicitement passer sa caméra derrière le panneau Hollywood, révélant les dessous du symbole (The Nice Guys). Le film noir a pour habitude de gratter la surface des milieux de pouvoir (le sport et la politique dans Le Dernier samaritain, le cinéma dans Kiss Kiss Bang Bang et The Nice Guys). Pour Shane Black, les flamboyantes party de Los Angeles sont pleines de producteurs véreux et de starlettes désenchantées.

[14] Dans le même ordre d’idée : « Je n’ai jamais rien fait de bien de ma vie il faut être doué pour ça. » (Au revoir à jamais) ; « Tu ne seras jamais heureux. » (Kiss Kiss Bang Bang) ; « Tout le monde te hait. » (The Nice Guys).

[15] L’acteur Samuel L. Jackson reprendra quelques années plus tard le rôle de Shaft, le privé noir des seventies dans un remake de John Singleton (2000).

[16] L’opposition entre un noir et un blanc est une constante du buddy movie dès 48 heures (Walter Hill, 1982). Cette confrontation pleine d’humour dit évidemment quelque chose des tensions raciales au cœur de la société américaine, mais les personnages de buddy movies ne se résument jamais à leur couleur de peau : il y a aussi des oppositions de caractère et de valeurs qui dépassent le clivage racial. Dans L’Arme fatale et Le Dernier samaritain, l’opposition principale n’est pas tant celle du noir et du blanc que celle entre le désenchantement et le dynamisme de la jeunesse (le personnage le plus âgé est d’ailleurs alternativement noir dans L’Arme fatale et blanc dans Le Dernier samaritain).

[17] L’actrice est associée au néo-noir par son rôle dans L.A. Confidential, adaptation du roman de James Ellroy dans lequel elle interprétait un sosie de la star Veronica Lake, soit une figure de film noir au second degré.

[18] Le roman La Mémoire dans la peau de Robert Ludlum est publié en 1980 et est adapté en 1988 à la télévision. Une nouvelle adaptation cinématographique avec Matt Damon sort en 2002, quelques années à peine après le flop d’Au revoir à jamais. Elle connaît un grand succès et plusieurs suites.

[19] Shane Black, propos recueillis par Rafik Djoumi, op. cit., p. 29.

[20] La fin de Kiss Kiss Bang Bang s’amuse de ces happy ends obligatoires : les deux héros blessés dans une fusillade se réveillent indemnes dans une chambre d’hôpital, en compagnie de tous les personnages morts depuis le début du film, ressuscités au même titre qu’Abraham Lincoln et Elvis Prestley.

[21] Les aventures de Ford Fairlane, Rock’n Roll détective (1990), écrit par Daniel Waters et réalisé par Renny Harlin (futur réalisateur d’Au revoir à jamais), est un autre croisement entre film noir et film d’action. Le ton est cette fois-ci ouvertement parodique, qui ridiculise par l’excès les codes du film d’action contemporain alors que le genre est encore à peine constitué.

[22] Cette fin heureuse prolonge celle de Piège de cristal, tourné par Bruce Willis trois ans plus tôt et à la fin duquel le héros retrouve (temporairement) le respect et peut-être le respect de sa femme après lui avoir sauvé la vie. Dans Le Dernier samaritain, le personnage de la femme est secondaire et c’est d’abord sa fille que le personnage doit reconquérir.

[23] Shane Black, On Story : Neo Noir: The Modern Day Film Noir [en ligne], Austin Film Festival, 2014 [consulté le 26/02/2019]. Disponible sur : https://www.pbs.org/video/-story-neo-noir-modern-day-film-noir/