« Marronner c’est prendre des chemins de traverse de la pensée. » Edouard Glissant.

 

 

Photographe prolifique, Laura Henno pratique et expérimente l’art de l’image depuis de nombreuses années.Et si DJO est l’un de ses premiers travaux cinématographiques, la lumière, traitée comme matière, participe à l'élaboration d’un récit fugace et mystérieux : celui de la rencontre entre un homme et un animal.

En résulte un joyau de 13 minutes, brut et subtil, d’une poésie intense qui suggère, avec puissance et délicatesse, la complexité de toute relation.

Un cri d’amour, un chant de liberté.

 

Marronnage, résistances

 

Le film se donne comme le récit d’une rencontre, et tient sur la présence d’un unique personnage, Smogi, qui se livre avec une sincérité absolue dans l’histoire de sa relation avec Djo, son premier chien.

Dans le choix des thèmes qu’il travaille de façon souterraine, DJO se donne comme un acte de résistance, qui réfléchit, de façon universelle, le monde actuel et la place de l'être humain.

Laura Henno confie :

 

« Cette histoire est réelle, et c’est à la fois un hymne à la liberté mais aussi à l’égalité des êtres. Même si ce n’est pas explicite dans le film, le fait que Djo fonde sa meute dans les hauts de Mayotte, résonne avec les questions de marronnage qui m’intéressent. Djo a choisi de vivre sur les hauteurs de l’île avec des chiens sauvages. Il n’en descend que pour retrouver Smogi à la saison des pluies. Il est totalement libre de ses allers-venues. »

 

Historiquement, les marrons sont des esclaves qui, pour échapper à leur servage, prenaient la fuite et se réfugiaient dans les Hauts des îles, pour mener une vie libre. Le marronnage, c’est la fuite comme acte de résistance, et l’affirmation d’une liberté radicale, rendue possible par un corps-à-corps avec la nature. Nature dans laquelle ces hommes pouvaient se fondre jusqu’à devenir invisible, pour exister autrement. En filigrane, le film offre une véritable réflexion sur l’humanité et son rapport à l’animalité, à l’altérité, sans hiérarchie, dans une fusion marquée par le sacré, le monde surnaturel des esprits, des croyances et des miracles.

 

La rencontre, un cri dans la nuit

 

Depuis quelques années, Laura Henno travaille entre les Comores et Mayotte. Lors de ses derniers voyages, elle se dit «interpellée par la prolifération des meutes de chiens semi-sauvages.» C’est comme cela qu’elle rencontre Smogi, et son rêve de devenir maître-chien :

 

 « Lorsque je suis à Mayotte, je vis à la lisière de la forêt. La nuit j’entends les sifflements de Smogi pour communiquer avec sa meute. Ils résonnent en écho avec ceux des bandes de jeunes sans papier des alentours qui vivent avec des chiens pour se protéger. Et plus haut, on perçoit la meute sauvage de Djo dominée par son hurlement. Cela crée une symphonie étonnante où les sifflements propres à chaque « maître-chien » répondent aux aboiements des « bergers des Mangroves », qui sont les chiens typiques de Mayotte. Cette musicalité, couplée à l’appel à la prière qui annonce la tombée de la nuit, m’a fascinée. Lorsque les hurlements de Djo et sa meute fusionnent avec le muezzin dans un chant envoûtant qui part de la ville pour gagner les Hauts, c’est comme un souffle de liberté qui exalte la nuit. »

 

Djo tient, dans un dispositif épuré, à l’agencement d’une bande son complexe, d’un récit simple et généreux, et de plans photographiques d’une grande maîtrise. C’est le portrait en creux de l’absent, de Djo, le chien, le double de celui qui l’a recueilli, Smogi.

 

« Au début, Smogi n’était pas un personnage à part entière. Mais au fur et à mesure, il s’est imposé avec évidence. La première année, nous avons passé beaucoup de temps à nous promener dans la forêt pour filmer la circulation des chiens dans l’espace. Chaque fois, il criait « Djo, Djo, Baba sou hira », et je pensais que c’était un cri pour rallier sa meute. Je suis revenue l’année suivante avec le désir de passer plus de temps avec lui. C’est là qu’Attou, mon assistant m’a traduit : « Djo, cest ton père qui t’appelle.»

 

« Djo, cest ton père qui t’appelle.» Une injonction déconcertante. Qui est Djo ? Un fils ?

Un esprit ? Un chien élevé en liberté, comparable, selon la cinéaste, à Moïse sauvé des eaux. Drainé par les torrents depuis le haut de la montagne et miraculeusement survivant, puis caché dans un arbre creux par Smogi, ce chien incarne la métaphore d’une survie et d’un affranchissement spectaculaire. Aussi le film est-il le récit d’une rencontre placée sous le signe du miracle, et dont l’élaboration du tournage est teintée.

 

Animalité, animisme

 

Le cinéma, image animée, entretient avec le monde animal des liens serrés. Regarder un animal, et le regarder me regarder. A travers un dispositif simple en apparence, Laura Henno capte et réinvente la beauté inouïe et toujours renouvelée de ce face à face.

 

« La première fois que j’ai filmé Smogi en train de raconter l’histoire, il la disait à son frère, et ça ne marchait pas du tout. Le récit perdait sa magie et sa force par les interactions du duo. La semaine suivante, je lui ai proposé de raconter l’histoire à son autre chien fétiche, Rex, pour le replacer dans une relation avec l’animal. C’était essentiel pour moi de filmer la scène à l’endroit même où Smogi a élevé Djo. Or à ce moment-là, on a aperçu Djo, c’était complètement fou. Comme un lion au loin qui te regarde. Il ne s’est pas approché plus, et puis il est remonté »

 

D’emblée, les apparitions et disparitions de Djo marquent une présence en pointillés, de l’ordre du surnaturel.

 

« Il y a eu des fortes pluies, je reçois un message de Smogi « Djo est descendu !». Il a cru que la saison des pluies commençait… C’était inespéré de pouvoir le filmer. Toute la question au montage était de l’inclure ou pas. J’ai trouvé plus énigmatique de ne pas le matérialiser et de rester du côté de la quête éternelle. Cela ouvrait le film vers des spectres liés aux croyances animistes ou aux Djinns qui sont propres à la culture mahoraise. »

 

Le film est construit à partir d’un récit discontinu, qui ouvre sur ce qu’on ne voit pas. Les Djinns, dans la tradition musulmane, qui prédomine à Mayotte, sont des êtres invisibles. Une dimension cosmique rendue tangible dans le film par des plans tournés de nuit, où regard animal et nature infinie coexistent à la lisière de l’invisible, donnant au récit sa force mystique, justifiée par la spiritualité de Smogi.

 

« Enfin, quand je suis retournée à Mayotte et que j’ai montré le film à Smogi, c’était très troublant pour lui, car la dernière fois qu’il avait vu Djo, c’était durant le tournage. L’aspect mystique du récit que nous pouvons y voir, Smogi ne le perçoit pas de la même façon. Pour lui c’est normal, cela fait partie de son quotidien, d’interpréter des signes… Chaque nuit, Smogi entraine sa meute d’une vingtaine de chiens au gardiennage. Son rapport au monde et à la nature est très spirituel. Il vit en totale harmonie avec les éléments naturels et les Djinns, les esprits invisibles qui peuplent les croyances comoriennes et cohabitent avec la culture musulmane de l’archipel. »

 

 

Le film est situé dans un no man's land, où les contours spatio-temporels sont effacés. Il affirme le choix de s’éloigner du portrait documentaire classique pour privilégier une fable sur la sensation des choses, du son, de la magie de la forêt, de l’ordre du ressenti plus que de l’intellect, tout en tramant les questions les plus fondamentales. Djo, animal doté d’une aura exceptionnelle, incarne une capacité à la survie et au dépassement de soi qui n’est rendue possible que dans l’union et le rassemblement.Au-delà du langage, au-delà des normes sociales, le film contemple des liens vivaces, le passage nécessaire, incontournable, de soi à l’autre et au multiple.

 

Politiques/Filmer l’autre

 

Dans le film, cette question du point de vue sur l’autre en est d’autant plus perceptible. Djo offre une réflexion délicate sur le regard que l’on peut poser sur l’autre que soi et le récit que l’on peut s’inventer à partir d’une rencontre. La cinéaste, franche et lucide, n’évince pas la question et son film est le reflet de ses questions identitaires.

 

« J’ai commencé à travailler il y a dix ans sur la migration à l’île de la Réunion. Très vite, je me suis interrogée sur ma place et mon regard en tant que femme, blanche, de métropole, qui vais filmer des jeunes hommes noirs dans une région du monde qui a été colonisée et esclavagisée par la France. »

 

Tout l’enjeu du travail de Laura Henno est d’ajuster un rapport d’équilibre, entre les différentes postures identitaires, permis à Mayotte par le brassage de la culture islamique et d’une organisation sociétale matriarcale. Ce qui n’empêche pas, pour la cinéaste, la nécessité de réajuster à chaque étape son regard, pour éviter les écueils du colonialisme ou de l’exotisme. Elle trouve les appuis de cette exigence dans son équipe, et les personnes qui l’ont entourée pour ce projet.

 

« Attou mon assistant traducteur est mahorais et Emma mon assistante réalisatrice est réunionnaise. Qutaiba, mon monteur est syrien, avec un parcours de vie qui comprend les questions d’exil, de réfugiés. Ce sont des personnes qui sont confrontées au post-colonialisme. Ils connaissent le sentiment insulaire et les enjeux de ces archipels. »

 

Pourtant avec DJO, le problème se déplace encore, et les questions sont moins d’ordre humain et politique puisqu’elles surgissent du face-à-face d’un homme et d’un animal.

 

« Avec Smogi, c’était différent, il a des papiers, il est naturalisé, il travaille. La question était autre mais tout aussi dangereuse : comment montrer l’osmose entre un homme et un chien, sans que Smogi soit animalisé. C’était important que les deux soient élevés à un même niveau. Cette question est venue dès le tournage. Ce plan où Smogi siffle, grogne comme un chien, c’était le premier plan du film dans la première version. »

 

Le film reste attentif et vigilant à ne pas animaliser son personnage, en révélant un rapport puissant entre nature, humain et divin. La bande son, très précise, vient matérialiser un fragile équilibre entre le cri animal, la parole du récit, et le chant de la prière. En basant le film sur un récit alternant son synchrone et son plus énigmatique conviant la prière et les aboiements, et en choisissant de ne rien n’expliquer, sans s’appuyer sur une voix off, laissant le silence exister et déborder l’explication.

 

Tourner de nuit, filmer des chiens en totale liberté, demande à la fois une grande maîtrise technique et l’art de l’improvisation. Néanmoins le montage donne un sentiment de fluidité, de simplicité. Cela est rendu possible par le choix d’un format particulièrement court, qui s’étend, dans une unité de lieu et de temps, de la tombée de la nuit à l'aube, en un concentré de 13 minutes. Il faut dire que le film a trouvé sa forme de façon très instinctive, cinq soirées de tournages, trois jours de montage. Une rapidité dictée aussi par l’urgence éclatante de cette rencontre hors du commun, qui a ouvert à la cinéaste d’autres projets photographiques, et filmiques.

 

Il faut dire que Laura Henno travaille actuellement sur un autre film, autour de cette bande de jeunes et leurs meutes de chiens. D’un projet à l’autre, elle bifurque et rebondit, « c’est comme un archipel, à l’image des mobilités des gens dans ces îles, de l’entrelacement de tous ces questions qui sont extrêmement complexes. »

 

DJO, court-métrage de treize minutes, a reçu le prix Camira à la dernière édition du Festival international des Entrevues de Belfort. C’est la seconde fois que la cinéaste remporte le prix CAMIRA, déjà décerné en 2016 à KOROPA, son premier court-métrage.

 

 

Messaline Raverdy