DORIS PETERNEL / Le cinéma de Benning et la mémoire de la peinture

 

 

 

 

James Benning fait sans doute partie des cinéastes américains du domaine expérimental dont l'oeuvre cinématographique comporte en elle un certain nombre de parallèles avec la peinture. Les points convergents ne se trouvent non pas exclusivement en ce qui concerne le contenu des images ou bien le motif, mais également en ce qui concerne leur mise en scène.

Ses films 13 lakes et Ten skies qui datent tous les deux de 2004 fonctionnent selon un schéma de mise en scène assez semblable. Dans le premier film cité, on y voit treize prises de plan de lacs distincts des Etats-Unis, tous filmés d'un angle de vue fixe, présentant chacun une durée de dix minutes en étant séparés par l'intercalation de noirs. Ce même système de montage que l'on pourrait définir structurel bien qu'assez minimaliste, est repris pour Ten skies où le sujet d'étude est, comme le révèle déjà le titre, non pas des lacs mais des fragments de ciels différents.

Etant donné que cette structure de montage tout comme le contenu visuel sont assez limités, le point d'intérêt consiste en une incitation à la contemplation de la nature et à la captation de moments furtifs. Chaque détail de changement aussi infime qu'il soit se hausse tout à coup au statut d'évènement. Parfois c'est un bateau qui sillonne l'horizon ou un oiseau qui vole à travers l'image, ou bien on est intrigué par le déferlement des vagues sur la surface de l'eau, voire la progression des nuages dans le ciel. Durant le visionnage de 13 lakes, on est tenté de penser aux tableaux tardifs de William Turner dont la peinture tente à ressusciter cette magnificence des couleurs qui se crée entre la lumière et le mouvement de l'eau. Ou encore on évoque les Nymphéas de Claude Monet avec la réflexion du paysage et du ciel sur la surface de l'eau. Semblable aux impressionnistes, Benning cherche à capter dans le temps un moment furtif de la nature afin de l'éterniser sur l'image qui, ici, est une toile au sens large du terme, l'écran de cinéma.

Casting a glance de 2007 fonctionne à peut près de la même manière que les films cités plus haut, à la différence qu'il ne dispose pas d'un strict schéma de montage, même si on y retrouve un minimalisme semblable aussi bien au niveau du montage que dans le motif. Benning rend ici hommage à la sculpture de Robert Smithson « Spiral Jetty » qui représente une spirale de pierres se situant sur la plage du Great Salt Lake en Utah. Pendant deux ans (2005 à 2007) le cinéaste visitera 16 fois la sculpture afin de capter les changements saisonniers que l'environnement du lac exerce sur cette formation minérale. Le spectateur a le plaisir de découvrir cette oeuvre d'art à la fois givrée par de cristaux de sel, enveloppée dans la brume, bordée par l'eau, tantôt sombre et opaque, tantôt claire tout en reflétant les nuages du ciel. On peut assister à la montée des eaux jusqu'au point où la sculpture disparaît presque totalement pour en resurgir dans l'entité de plans suivante.

Ici encore, la mise en scène cherche à capter une évolution naturelle qui renvoie dans son idée à celle des impressionnistes,et qui n'est rattrapable cependant qu'à travers les propriétés de cinéma, seul art permettant de raccourcir le temps s'étendant sur deux ans en un film de 80 minutes.

Dans One Way Boggie Woogie (1977), on peut retrouver une autre référence à la peinture et plus concrètement au tableau de Mondrian s'intitulant justement Broadway Boogie Woogie. Ce ne pas uniquement le titre du film qui renvoie à cette peinture géométriqueemblématique pour Mondrian, on peut également discerner des parallèles dans leurs compositions. Le montage du film aussi bien que la composition du cadre tends vers un équilibre géométrique. On a affaire à un cheminement de 60 plans fixes de 60 secondes chacun, tournés dans la ville natale de Benning, dans le Milwaukee. La composition des images est dominée par un équilibre visuel comme par exemple ce plan montrant deux soeurs jumelles en train de lever leur bras simultanément, l'une buvant une canette et l'autre fumant une cigarette. Ce film comprend également une deuxième partie, réalisée 27 ans après où Benning revisite les lieux et tourne les mêmes plans avec les mêmes figurants selon le même schéma de montage. Ces deux films se comprennent pour ainsi dire comme deux volets identiques qui se reflètent avec un écart d'à peu près trois décennies. Bien évidemment, les figurants ont vieilli, quelques uns sont décédés et les lieux ont aussi changé d'apparence mais c'est justement ce clivage visuel entre la première et la deuxième version qui permet de visualiser le défilement du temps. Pour renforcer encore plus cette impression, Benning s'est décidé à utiliser la même bande sonore de la première version du film pour celle tournée 27 après. Son idée était de donner une piste de reconnaissance au spectateur par rapport à la première version qui serait donc du domaine sonore. L'emploi de l'ancienne bande son met encore plus en évidence le décalage temporel et établit ainsi une asynchronisation entre ce qui est vu et ce qui est entendu à l'instar du tout dernier plan de la première volet du film où une voiture s'arrête au milieu du champ avec les pneu grinçants et en klaxonnant alors que dans la version de 2005, bien que l'on entende encore la voiture, celle-ci n'est plus présente dans l'image.

La volonté de remémoration non seulement du passé individuel mais aussi de revisiter l'Histoire en générale par les moyens du médium film est une autre axe que l'on retrouve assez systématiquement dans l'oeuvre de Benning, notamment dans American Dreams (lost and found) de 1984. Sa construction se présente comme un collage audio-visuel comprenant quatre groupes d'éléments. Au niveau visuel nous pouvons voir une série d'images appartenant au domaine des articles de supporter de baseball (autographes des joueurs, buttons, cartes etc.) alors qu'en bas de l'image défile un texte manuscrit, extrait du journal d'Arthur Bremer qui a tenté d'assassiner George Wallace, le candidat démocrate au présidentiels en 1972. Au niveau sonore, Benning assemble une panoplie des discours historiques datant chronologiquement de l'année 1954 jusqu'à 1976. On y entend par exemple Richard Nixon, le Dr. Martin Luther King ou encore Neil Armstrong. Chacun de ces extraits est suivi d'une chanson emblématique de l'année traitée. L'emboîtement de ces éléments est tellement enchevêtré qu'il rend presque impossible l'assimilation de toutes les informations données pendant le premier visionnage. Semblable à un collage cubiste, le film tente de rassembler des fragments de mémoire à la fois officielle, personnelles et individuelle dans une grande image qui réunit en elle plusieurs points de vue et des aspects s'étendant sur une époque de douze ans.

Le dernier film que je veut citer ici est RR datant de 2007 où Benning choisit comme motif des trains de marchandise qui sillonnent le paysage américain. On peut y voir 43 plans dont chacun dure la longueur exacte du train qui traverse l'image. Le plan et le train le plus long dure 11 minutes et comprend 157 wagons. A part de cette juxtaposition réussie entre les wagons des trains et les photogrammes de la pellicule qui interagit donc entre le montage et le sujet, on peut à nouveau déceler une évocation à la peinture qui interagit entre l'image et la supra-image, ce subconscient de l'image qui ici porte en elle la remémoration à la peinture d'Edward Hopper. La composition du cadre et le choix du motif, renvoie à l'oeuvre de ce peintre américain s'étant souvent consacré à cette Amérique où l'être humain est isolé où même

absent dans un environnement moderne et industrialisé où il trouve de moins en moins une place adéquate. Dans RR, l'être humain est totalement absent au niveau visuel et n'est présent que sur la bande son. On y entend notamment une transmission radio d'un jeu de baseball, une publicité de coca-cola, un discours d'Eisenhower et la chanson symbolique pour les Etats-Unis « This land is your land ». Ces éléments sonores deviennent quelque peu absurdes à la vue de ces trains aux longueurs impensables qui traversent les Etats-Unis pour déplacer des marchandises. Et encore une fois, cette incompatibilité entre ce qui est vu et ce qui est entendu crée le sens du film qui est ici la réflexion de la déshumanisation des Etats-Unis par le commerce et l'industrie.

L'oeuvre cinématographique de Benning est certainement, avant d'être un cinéma structuraliste comme on pourrait le comprendre au premier abord, un cinéma conceptuel réunissant en lui un éventail d'idées qui parfois ne se mettent pas en évidence aussi instantanément. C'est un cinéma qui ne s'impose pas par des déclaration criantes sur sa volonté de différence ou par des images spectaculaires qui cherchent à toujours à surprendre. C'est un cinema qui incite le spectateur à chercher du sens pour lui même. Et, à part ces supra-images éveillant la mémoire à la peinture, comme je vient d'énoncer ici, il reste encore des facettes à découvrir dans les films de Benning qui bien que par leur minimalisme apparent, cachent encore bien plus que l'on pourrait supposer.

 

 

 

Doris Peternel