DORIS PETERNEL / The Act of Seeing With Stan's Eyes. Essai sur le cinéma de Stan Brakhage

 

  

L'oeuvre cinématographique de Stan Brakhage est, avec presque 400 films, extrêmement diversifiée et, par conséquent, assez difficile à décrire en quelques mots.

S'il fallait lui attribuer une phrase clé qui désignerait le moteur créatif de ce cinéaste expérimental, ce serait probablement la quête de réapprendre à regarder et de nous faire voir à nouveau.

Souvent, les mots « poète cinématographique » et « poésie filmique » sont prononcés en faisant référence à ses films. Et encore, c'est justement ce mécanisme humain qui consiste à tout dénommer, à tout classifier et qualifier ce qu'il cherche à déjouer avec son art.

Son cinéma est celui d'une expérience essentiellement émotive. Il est question de quelque chose de primitif au sens originaire du terme dans le dessein de retrouver une pureté du regard qui serait alors dépouillé, voire libéré d'un apprentissage culturel. Et cette compréhension du médium film l'amène aussi souvent au non-emploi du son. La plupart de ses films sont silencieux et se consacrent donc purement aux possibilités visuelles du cinéma s'épanouissant plutôt dans un rythme visuel d'une perception brute, non-intellectualisée et pourtant poétique.

Il écrit notamment dans son manifeste Métaphores et vision:

« … je sais que seule l'immortelle poésie peut nous permettre d'échapper à cette confiance absolue qui réside en la croyance qu'un mot (word) est un monde (world) obéissant à une finalité dépourvue de sens. »[1]

Sa filmographie est d'autant plus poétique que l’on y retrouve, en outre, des tendances au mysticisme. Les quatre volets de Dog Star Man: Prélude, I à IV (1961-64) seraient selon Brian L. Frey la bataille et la chute de l'Homme.[2] P. Adams Sitney confirme dans le prologue de Métaphores et vision que le thème central du début dudit manifeste de Brakhage était de « conjurer des peurs ancestrales par la vision et les possibilités que donnent le cinéma.»  

L’une de ces peurs ancestrales était la mort, un thème récurrent dans la filmographie de ce cinéaste qui parle de magie quand il parle de cinéma.

« Au cas où, vous ne le sauriez pas, la « magie » est du domaine de l' « imaginable »; c'est cet instant, où ce qui est imaginé disparaît, qui se voit pénétré par l'âme et fait l'objet d'une connaissance plutôt que d'une croyance. » [3]

Dans Sirius remembered (1959), il filme le cadavre de son chien gisant dans un pré. Le sujet de la mort revient aussi dans The Dead (1960) tourné au cimentière du Père Lachaise ou encore dans le courageux The Act of Seeing With One's Own Eyes (1971) où il filme notamment des morts dans une morgue. Ces trois films possèdent un montage très rapide et mouvementé, au moyen  notamment de surimpressions, de travellings en sens contraire ou encore l'utilisation du négatif.

Par cette approche et cette manière de filmer, tout ce qui pourrait osciller en sous-jacent avec l'image d'une pierre tombale, d'un cadavre de chien ou encore d'un vrai mort est éliminé. Si ce n'est la caméra qui est en mouvement, c'est le montage qui interdit au spectateur de poser son regard assez longtemps. Rien ne lui permet de déclencher ce système cognitif auquel l'Homme est entraîné à répondre depuis l'enfance, à donner du sens, à faire des associations ou des connotation. Il s'agit donc d'une tentative de projeter le spectateur dans cet état perceptif vierge ou bien primitif où tout serait alors vu comme pour la première fois, un peu comme l'idée d'une vision non intellectualisée, et par conséquent plus émotive.

Mais les grands mystères de la vie qui deviennent aussi de grands évènements cinématographiques de Brakhage sont également réjouissants à l'instar bien sûr du surprenant Window, Water, Baby Moving (1959) où on assiste à la naissance de sa fille. Ici encore, on sent clairement la compréhension profondément mystifiante qu'a le cinéaste du médium film et de ses pouvoirs d’expression.

A côté de ces sensations très fortes, se rangent des soi-disant mystères de la vie de tous les jours - par exemple le fait d'aller se coucher ou de regarder les enfants jouer – qui trouvent tous une importance égale dans les courts métrages de Brakhage comme par exemple dans I ... dreaming (1988). Dans Cat's Cradle (1959) des points lumineux et des reflets changeants sont agencés dans un montage rapide avec des images de Stan et sa femme ainsi que son chat ce qui donne finalement la sensation qu'il joue avec ce dernier à travers le médium film.

Si durant la première période de création, Brakhage filme encore des scènes intimistes de sa vie quotidienne montrant sa femme, ses enfants et la nature, on peut déjà constater une volonté de morceler l'entité spatiale, ce qui le mène de plus en plus souvent à l'abandon du contenu figuratif au profit de l'abstraction, se consacrant notamment à la lumière et par la suite à la couleur.

Beaucoup de parallèles entre les films de Brakhage et la peinture se retrouvent particulièrement dans des mouvements comme l'impressionnisme et l'art abstrait. Ce qu'il recherche est un moment, une impression, une émotion, une sensation.

« Je veux simplement dire que les rythmes changeants du rayon lumineux qui passe complètement au-dessus de la tête des spectateurs pourraient, dans un sens artistique, être porteur d'une certaine forme d'expérience sensuelle. »[4]

Dans Black Ice (1994) notamment, Brakhage s'aventure une fois encore dans un travail avec la lumière et la couleur afin de susciter une sorte de tourbillon coloré qui crée une sensation de vertige lumineux voulant apparemment aspirer le spectateur.    

Dans certains de ses films, il peint directement sur le celluloïd ou scratche sa surface, notamment dans The chinese series (2003), bien que cette tendance d'approcher le médium d'une façon haptique ne soit pas quelque chose de nouvelle dans la démarche créative de Brakhage. Dans Mothlight (1963) par exemple, il colle réellement des morceaux de feuillage, des ailes de papillon de nuit et des mites sur le celluloïd. Le résultat est la « sensation » d'un battement d'aile de papillon.

Mais un des films phares qui sont du domaine de l'abstrait dans l'oeuvre de ce cinéaste est sans doute The Dante Quartet (1987)ou Brakhage interprète à sa façon les trois parties de la Divina Commedia de Dante en peignant directement sur la pellicule. On comprend plus tard ici pourquoi, il renonce délibérément à l'utilisation du son, en voyant ces couleurs qui dansent sur un rythme visuel poussé jusqu'au sublime.

Ces quelques exemples donnés ici ne sont bien évidemment, en comparaison des centaines de films qu’il a réalisé, qu'un aperçu extrêmement bref de l’oeuvre que nous a légué Brakhage. On est tentés de dire que son oeuvre scintilla, semblable à des vitraux d'une cathédrale édifiée en honneur de la vie célébrée dans ses multiples facettes kaléidoscopiques.

Mais ne cherchons plus à dénommer les choses. Regardons plutôt et sentons la puissance qu'une image cinématographique peut porter en elle en succédant à une autre.

 

 

Doris Peternel

 

 



[1]Stan Brakhage, Métaphores et vision, éd. Centre Georges Pompidou, 1998, p.31

[2] Brian L. Frey, Stan Brakhage, senses of cinema, issue 59, www.sensesofcinema.com/2002/great-directors/brakhage/

[3] Stan Brakhage, Métaphores et vision, cit.op., p.23

[4]  Stan Brakhage, Métaphores et vision, cit.op., p.25