En cinq lettres, on peut survoler l’œuvre de ce cinéaste surdoué et sous-estimé. Quatre lettres : une fois D (Délire) et quatre fois P : Profusion, Professionnalisme, Passion, Pertinence.

 

PROFUSION des personnages, des seconds rôles, des figurants. PROFUSION des gags. PROFUSION des « accidents ». Comme si le western (Il en a d’ailleurs réalisé un, sublime, Wild Rovers) rendait visite au dessin animé.

Mais quand on parle d’influences, je ne suis pas tout à fait d’accord… Blake Edwards rend hommage non seulement aux cartoons mais aussi amplement au cinéma tout entier.

 

PROFESSIONNALISME. S’il privilégie les longs plans aux architectures complexes mais fonctionnelles, ordonnées à travers une multitude de personnages où se noient les protagonistes qui revendiquent parfois la « vedette » en sautillant pour échapper au flot , il n’élimine aucun des moyens du cinéma : champ/contre-champ, le ralenti, le montage syncopé, les pauses où Peter Sellers trouve sa pitance, en personnage de clown lunaire, un peu à la Buster Keaton, ellipse en fin où il excelle dans la direction de Lubitsch. (Voir la fin de la scène du restaurant, désopilante, de Victor Victoria).

 

PASSION. Il est évident que Edwards est un cinéphile averti. Que le cinéma est la part la plus importante de sa vie. Outre Keaton et Lubitsch déjà cités, il lui arrive de rendre d’autres hommages, à Ford, à Cukor, à Hawks… Hommages feutrés, fervents.

 

PERTINENCE. Jamais de jugement moral. Ni sur les situations. Ni sur les personnages. Ni sur les événements. Une dialectique explosée engendre une amoralité absolue et réjouissante. Et, quand la caricature apparaît, à de courts instants, concernant toutes les classes, ce n’est jamais qu’un hommage de plus rendu aux slapsticks.

 

DÉLIRE. Ce n’est évidemment pas le cinéaste de la mesure (exception remarquable et bouleversante : Days of Wine and Roses. Les vitrines ne sont là que pour être fracassées. Les murs pour être abattus. Les personnages pour être matraqués. Chaque gag est poussé à son extrême peut-être pour l’essouffler et le détruire lui aussi après en avoir exprimé le suc.

 

Plus élégant que Stanley Donen quand il arrive à ce dernier d’être élégant. Plus direct et virulent que Howard Hawks quand il s’agit de la confusion des sexes. Plus efficace que Richard Quine (à qui il servit longtemps de scénariste). Plus subtil que George Cukor (si l’on excepte ce joyau qu’est Travels With My Aunt). Cinéaste à succès comme à échecs, auteur complet et producteur de ses films, Blake Edwards reste un des plus incompris par sa situation ambiguë face au système hollywoodien.

 

Comme si on craignait de se brûler à son anticonformisme, violent et prémédité. On le lui pardonnerait sans doute au nom de son talent. Mais l’insolence, la provocation, la mise à mort des préjugés sont « trouées » de fulgurants et inattendus moments de tendresse, balayés à leur tour par de souriants tours de passe-passe.

 

Nous voici au pied de son statut véritable : Blake Edwards est un magicien.

 

Enfin on doit un immense respect à cet auteur de films (car c’en est un) qui a pu réaliser des films aussi différents et, néanmoins, fort réussis que sont Breakfast At Tiffany, Days of Wine ad Roses, Wild Rovers, What Did You Do in the War, Daddy ?, The Corey Treatment, S.O.B. (où il atteint des sommets dans le délire), The Party (le plus reconnu), Switch, l’inénarrable chef-d’œuvre qu’est Victor Victoria et enfin avec A Shot in the Dark dont le premier plan, époustouflant de maîtrise et de drôlerie, vrai plan-séquence au contraire, par exemple de celui de Touch of Evil d’Orson Welles à la légende usurpée : il y a dans ce faux plan-séquence un plan de coupe sur la voiture qui explose. Difficile de démasquer les erreurs « historiques » !

 

Chez Blake Edwards, la question de « l’usurpation » ne se pose jamais : sous couvert du désordre, il est un des plus honnêtes artisan du cinéma hollywoodien.

 

 

Paul Vecchiali