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HOLLYWOOD BOULEVARD
I wish my life was a non-stop hollywood movie show A celluloid world of villains and heroes Because celluloid heroes never feel any pain Celluloid heroes never really die
You can see all the stars as you walk along Hollywood boulevard Some that you recognize, some that you’ve hardly even heard of People who worked and suffered and struggled for fame Some who succeeded and some who suffered in vain
The Kinks – Celluloid Heroes
Il fait froid, dehors, et c’est la nuit. Le ciel, dans l’obscurité, est dégagé, mais j’aimerais rêver un fin manteau neigeux venant recouvrir les petits lotissements alentours. Comme pour beaucoup d’entre nous la période de Noël produit chez moi un mélange confus de sensations, qui viennent s’accrocher comme des décorations bas de gamme sur des objets aussi pathétiques qu’un sapin, bien sûr, ou un téléviseur.
Les vacances de Noël m’offrent l’occasion, chaque année, de rallumer le poste de télévision pour me replonger dans cet extraordinaire bain d’images que nous offrent les différentes chaînes. C’est sans doute la période de l’année durant laquelle la télévision française diffuse le plus de films, petits ou grands classiques : certains métrages ont l’honneur de réapparaître tous les ans ou presque, d’autres ne feront qu’une seule et unique apparition avant de replonger dans ces sombres étendues que forment l’oubli et l’indifférence du téléspectateur lambda. Pourquoi ce détour apparemment inutile pour discuter d’Hollywood Boulevard ? La raison est simple, j’imagine : j’en suis venu à croire que mon rapport au cinéma se forme d’abord autour de deux sentiments étrangement voisins, le fantasme et le souvenir. Et je suis certain que ceux-ci existent au moins autant par le petit que par le grand écran.
En cela ma génération n’est guère différente de celle des Spielberg et Dante, ces réalisateurs qui furent nourris par la télévision et ne l’oublièrent jamais, y revenant d’ailleurs de loin en loin pour en modifier ou en préciser les contours au gré de réalisations anecdotiques (Police Squad !) ou extraordinaires (Marshall et Simon). Dans mon enfance et mon adolescence les fantasmes se bâtissaient avant tout sur les souvenirs de diffusions télévisées, et se renforçaient dans l’attente du prochain passage de ces films que je chérissais… en tête desquels, bien sûr, se trouvait l’inévitable Gremlins.
Certaines des images du film étaient et sont toujours gravées dans ma mémoire, telles quelles ou presque ; tandis que d’autres ressurgissaient violemment lors des revisionnages, comme s’il s’agissait de séquences inédites de ce film que je pensais connaître par cœur. Le revisionnage est un révisionnisme du souvenir et un renouvellement des fantasmes – c’est ce qui me permet encore de regarder avec le plus grand des plaisirs Gizmo et Billy lutter contre les affreuses bestioles, c’est ce qui nous pousse sans doute à consacrer des écrits à un metteur en scène comme Joe Dante.
Lui-même, d’ailleurs, a fait ses premières armes en tant que critique, notamment dans l’aujourd’hui célèbre Famous Monsters of Filmland, avant monter ce frankenstein filmique que bien peu de spectateurs ont vus, et qui constitue sans doute le terreau dans lequel poussa, quelques années plus tard, Hollywood Boulevard : The Movie Orgy. The Movie Orgy est un programme de sept heures, contenant des publicités, des bandes-annonces, ainsi que des extraits de longueur variable de films cultes ou oubliés. Le geste de création primitif, chez Dante, passe d’abord par le rapport du cinéphile à l’image, sur la volonté de remonter des blocs d’images, de renouveler leurs articulations, de créer des structures inédites entre des îlots de souvenir qui ne sont que les parties émergées d’icebergs en 35mm.
Fort de cette expérience, Joe Dante se fait engager comme monteur de bandes-annonces pour la maison de production de Roger Corman, la New World Pictures, et y rencontre Allan Arkush. Jon Davison, un ami d’enfance qui travaille également pour Corman, propose à ce dernier un pari fou : produire un film encore moins cher que les autres longs-métrages de la firme, ce qui relève de la gageure lorsqu’on considère les budgets plus que réduits des films de la New World. Davison, forcément, à une petite idée derrière la tête (utiliser le plus grand nombre possible de stock-shots) et une paire de poulains idéale pour accomplir la mission : Dante et Arkush. L’histoire d’Hollywood Boulevard va donc se construire autour d’une jeune actrice, Candy Hope (Candice Rielson), débarquant à Hollywood avec tous les espoirs d’une midinette de province, pour se retrouver bien vite à déchanter et à tourner des séries Z pour une firme jumelle de la New World, Miracle Pictures (« Si le film est bon, c’est un miracle ! »). Elle y croise notamment un réalisateur roublard tournant un film de science-fiction automobile, incarné par Paul Bartel, metteur en scène l’année précédente de l’excellente Course à la Mort de l’An 2000. Comme quasiment systématiquement dans la carrière future de Dante, le film se construit autour de ces clins d’œil qui n’ont pas vocation à rassurer le spectateur dans sa connaissance cinéphilique, mais bien au contraire de réactiver ses souvenirs ou de tirer les leviers de ses fantasmes : les extraits de ladite Course à la Mort de l’An 2000 ou de The Big Doll House de Jack Hill, la présence de Robbie le Robot, les costumes en plastique, les scènes érotiques entre mutants, les explosions, les cris, les filles en bikini… tout cela n’existe que pour reconstruire du rêve. Il n’y a d’ailleurs que bien peu de structure narrative dans Hollywood Boulevard, le film préfigurant en cela Gremlins 2 ou Les Looney Tunes passent à l’Action : si le film a la durée du long-métrage classique, il n’en a pas la forme, et reprend le procédé de The Movie Orgy : enchaîner, coûte que coûte, les scènes comme des sketchs ou des cartoons. Les décrochages stylistiques peuvent surprendre : on passe ainsi sans crier gare d’une enfilade burlesque à un meurtre particulièrement soigné rendant hommage au cinéma coloré de Mario Bava.
Toutes les images ne sont là que pour alimenter les désirs et les pulsions du spectateur, dans l’instant, et ne demandent rien d’autre que de l’imagination. Ce que Dante met en place, dans son premier long-métrage, est alors si proche de mon expérience, ces nuits des vacances de Noël, seul devant mon poste de télévision : regarder la fin des Gremlins, zapper pendant quelques minutes sur les péripéties en noir et blanc d’un charlot dont j’ai déjà croisé l’idée, m’endormir devant un western aux tons passés, en rêver un dénouement pétaradant, me réveiller devant un étrange dialogue de cape et d’épée… et de tout cela, plus tard, tirer mon amour du cinéma.
Adrien Clerc
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