« Au lieu de leur proposer un simple divertissement,

pourquoi ne leur donnes-tu pas l’opportunité de penser sérieusement ».

Hugo Munsterberg, The Photoplay: A Psychological Study (1916)



« Un texte tourné par ce qu'il a rompu et qui reprend après lui […] ;

c'est un text plusieurs fois rompu dans son écriture.

Il fallait contre ces moulins un Don Quichotte […] être le Don Quichotte du texte ».

Jean Louis Schefer, L'invention du corps chrétien (1975)

 

 

Le premier numéro sortait le 1er Avril 2009  et son dossier principal était consacré à Raoul Walsh, cinéaste rapide, incendiaire, non réconcilié. LFUa toujours été non réconciliée elle aussi, évitant surtout les tendances les plus diffuses et trendy, celles majoritaires, qui par le seul fait de leur circulation semblent faire sens. De fait, nous pouvons nous passer de ce sens, mais pas de la divergence.

La pensée heureuse et désinvolte de celui qui exalte la rhétorique du postcinéma - contaminant parfois la critique -, sans en avoir même soulevé, inquiété préalablement les fondements, sans en avoir saisi la dimension essentiellement socio-économique, son inscription dans un networtk plus ample fait de moyens de production et d’instruments de contrôle, possédant une nature articulée à la fois sur le dispositif d’extraction de la plus-value que sur l’appareillage de capture du corps n’est pas de notre ressort et ne nous concerne pas. En revanche, ce qui nous concerne est bien l’hybridation des genres et des moyens, le relais postmédial déjà en marche aux temps de Marcel Duchamp - d’ailleurs le cinéma en tant qu’assemblage ne fait que confirmer depuis ses débuts cette dimension englobant divers médias, et de fait la critique non peut donc jamais se cantonner à être « un spécialisme » qui a pour objet un « spécifique ».

L’érudition stérile encensant la logique de la connectivité (dystopique) pas uniquement comme une nouvelle cinéphilie mais également comme un nouveau mode du sentir, une nouvelle chair (larvaire), ne nous effleure pas un instant. L’utopie est dans les points de fuite capables de dissoudre les nœuds du réseau. De fait, il semble suffire de « poster » deux lignes, de rapprocher deux images (et les images sont toujours belles) et un album photographique canalisé par Facebook se transforme l’atlas Mnémosyne warburgrien et le feeling devient magiquement un taste, le bon goût et la finesse de Hutcheson et Hume, un jugement de goût, le passetemps indolent s’élève au statut d’autorité « scientifique ». Mieux vaut être barbare que friendly, mieux vaut encore être mal éduqués, plus encore : mieux vaut se rendre indisponible au salon de la négociation, au festival où tous se connaissent et sont amis, où tous se complimentent de mille faveurs parce qu’au fond ils ignorent les règles communes du jeu : celles de l’incommensurabilité. Faire exploser les règles est plaisant mais à condition de les connaitre et de savoir en faire un usage nouveau.

Les « Jeunes Turcs » ne perdaient pas de temps à critiquer, ou encore écrire ou dénigrer les mauvais films qu’ils ne leur plaisaient pas. LFU ne perd pas son temps ni avec les mauvais films, ni avec les mauvaises théories (surtout celles qui ont pignon sur rue aujourd’hui, en parler ne serait alors que faire leur jeu). Le temps est tout ce que nous (n’) avons (pas). W.H. Auden observait que l’on n’éduque pas le palais de quelqu’un en lui reprochant d’avoir mangé de la bouillie, de la mauvaise soupe, des cochonneries toute sa vie, mais bien en le convainquant de goûter quelque chose d’autre et de plus élaboré : un plat cuisiné comme il se doit. Il n’y a pas de mauvais sang à se faire, non. LFU c’est bien cela, elle sait cuisiner comme il se doit, ses plats sont bien faits, soignés et parfois même surprenants et audacieux, parfois insolites ; tous pratiquent à leur manière une brèche, font exulter, soupirer, fermer les paupières, enfin jouir. Bien sûre, ils sont peu friendly et fashion. LFU est rigoureuse (elle ne négocie pas) et centrifuge (elle va chercher le choses à la périphérie, aux marges ; c’est une pièce adjacente), passionnelle et disciplinée. Un paradoxe ? Notre façon d’être relie John Ford et Stan Brakhage, Don Siegel et Lewis Klahr, Zemeckis et Farocki, l’amour cinéphile et la rigueur de la connaissance, faisant resplendir d’une lueur inédite et surprenante le médium obsolète de l’écriture, l’enflammant avec de nombreuses références bibliographiques, mais également écartelant de nombreuses associations fécondes, des fenêtres, incendiant l’écriture qui, comme le remarque notre co-editor Angela Prysthon, est inspirée de «na materialização das singularidades e da diferença, e sempre buscando sintonia com exercícios de generalizações cuidadosas e diálogos intensos entre tradições, subjetividades e sensibilidades», non pas un jeu narcissique du massacre de l’autoréférence qui joue uniquement avec elle-même, concevant les films comme prétextes ou champs d’application de théories importées de l’extérieur. Nous sommes inactuels et intempestifs. Nous refusons de nous livrer à l’esthétisation de l’écriture, réduisant l’exercice de la critique à une image médiale (le power-point des écoles, des politiques et des conférences de marketing, le graphisme fascinant parfois accompagné de musique), en lui substituant la densité ou la légèreté du texte écrit avec « la qualité esthétique » et trompeuse de l’image, simulacre de la critique qui se fait image et spectacle. Comme l’enseignait Benjamin : fashion relève de l’ordre du fascisme. C'est la transformation des pensées dans le « visuel », comme le dit encore Serge Daney.

 

 

LFU est un autre mode de production, celui de la critique qui se fait vent, qui ouvre le texte filmique en une multiplicité polyphonique de feuilles-monde, dans le va-et-vient incessant entre texte et contexte, de l’œuvre au monde et vice versa, mais qui est simultanément une critique presque cubiste, qui stratifie le film mais seulement pour mieux l’effleurer comme une marguerite dont les légers se libèreraient sous l’impulsion du vent et voleraient au loin, légères malgré les interprétations, toujours insaisissables. Insaisissable comme doit l’être un film, une question ouverte, un horizon, une émotion qui ouvre le monde en grand. A cet appel ne peut que répondre une critique qui ne scelle, ne sanctionne pas mais invente une pratique théorique qui entre en résonnance avec l’écho du film qui, à l’instar du tonnerre benjaminien continue de gronder dans la critique. En paraphrasant Merleau-Ponty, nous pouvons dire que le film éclate et la critique doit accompagner cet éclatement. La critique ne parle pas (indécemment) « à la place » du film, elle ne « représente » pas le film - ce qui ne ferait que perpétuer la logique spectaculaire de la délégation - mais elle est une non-coïncidence avec le film: différenciation. 

L’unique et sa propriété : LFU. C’était annoncé dès le début : “I'm not like everybody else”. Nous avons maintenu la promesse- ou nous avons pour le moins essayé.

 

 

Par ces temps obscurcis, où les bombes tombent du ciel et où sortent des égouts des rats armés jusqu'aux dents, où la Banque Centrale européenne concède toujours plus d'argent public aux entreprises et banques privées et où le gouvernement français prétendument de gauche (comme d'ailleurs le prétend tout autant le visqueux gouvernement italien actuel) abat ses hachettes néo-libérales sur le monde du travail et de ses droits - après en avoir déjà suspendus d'autres avec la mise en place de l'état d'urgence qui ne ne s'en prend pas aux terroristes mais met sous contrôle étroit les citoyens - il faut se réjouir, mais avec fermeté (...penser sérieusement …être le Don Quichotte du texte).

Nous n’avons pas de temps à perdre : nous devons fêter notre anniversaire. Bonne lecture.

 

 

Toni D'Angela

 

(Traduction: Melinda Toen)