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Difficile indignation

 

 

Un peu comme l’on parlait il y a près de cinquante ans de créer « de nombreux Viêt-Nam », il s’est agi cette année d’occuper au maximum les places urbaines, particulièrement celles où le capital a élu domicile : Paternoster Square à Londres, le boulevard Rothschild à Tel Aviv, la Paradeplatz à Zurich, la Willy-Brandt-Platz à Francfort ou encore la Beursplein à Amsterdam... En France, un mouvement semblable a débuté au mois de mai 2011 sur la place de la Bastille à Paris en écho au « 15-M » espagnol, et aurait mobilisé depuis lors environ dix mille personnes. Après avoir poursuivi les assemblées générales et investi régulièrement l’esplanade du palais Brongniart, des centaines de personnes ont manifesté devant l’Hôtel de Ville de Paris le 15 octobre, et une tentative de sédentarisation a été initiée le 4 novembre – sur le modèle de l’occupation de Wall Street par les manifestants américains – au pied de la Grande Arche de la Défense, quartier d’affaires parisien qui abrite notamment des banques et des sociétés du CAC 40. Depuis, quelques dizaines d’occupants sont parvenus à y dormir chaque nuit ; une vingtaine de personnes y demeurent en permanence ce mois de décembre.

 

Les indignés français ont choisi de s’installer au cœur de cet impressionnant palais du pouvoir économique au moins pour deux motifs : invoquer la responsabilité de ce dernier dans une crise financière mondiale aux conséquences sociales inquiétantes, et l’accuser d’avoir un ascendant sur le champ politique tel qu’il n’est plus possible pour le peuple d’exercer tout à fait sa souveraineté. Leurs revendications ne sont donc pas si indéterminées qu’on le prétend parfois ; elles consistent principalement en deux exigences : d’abord une exigence de redistribution (redistribution qui permettrait de lutter contre la concentration des richesses aux mains de ce fameux « 1% » et de garantir pour l’avenir le bon fonctionnement des services publics et de la protection sociale), ensuite une exigence de représentation (représentation mise à mal étant donné l’importance prise aux yeux des indignés par le capital économique dans le champ du pouvoir). Même si le mouvement est d’ampleur internationale, de telles revendications frappent par leur ancrage dans la culture politique française, hantée depuis la Révolution par le rêve d’une démocratie à la fois réelle et sociale ; « réelle » en ce que ses institutions permettraient au peuple d’être pleinement souverain, « sociale » en ce qu’elle ne constituerait pas seulement un mode de gouvernement, mais une forme de vie en commun où les inégalités seraient réduites dans une mesure significative.

 

Ces rappels ne permettent donc pas de saisir ce mouvement dans sa spécificité, qui ne réside pas tant dans le thème de sa revendication que dans la manière dont il l’exprime : par l’occupation, modalité de protestation qui produit deux effets remarquables. L’occupation permet d’abord d’instituer un espace public, un intervalle qui ne servirait pas uniquement à relier les lieux de production et de consommation et encore moins à circonscrire des enclaves, mais qui accueillerait un usage commun de la cité, sur le modèle du forum romain ou de l’agora grecque. Ce faisant, l’occupation donne à voir le corps qui remplit cette marge politique ; élaborer l’espace public, c’est en même temps constituer le peuple qui le fait vivre. Avec l’unanimisme dans les assemblées générales et le rejet de l’expression partisane ou syndicale, la sédentarisation des campements participe d’un travail de figuration sensible du peuple, en tant que somme relativement homogène de singularités, afin d’en établir l’existence. De ce point de vue, le mouvement cherche bel et bien à s’inscrire dans la droite ligne des révolutions tunisienne ou égyptienne. Si, comme le rappelait Paul Valéry, le mot « peuple » ne conserve tout son sens que dans les cas où l’on peut « rassembler tous les citoyens d’une cité autour d’un tertre, dans un Champ de Mars »[1], on comprend la nécessité de délimiter un tel espace pour que l’exigence de démocratie « réelle » trouve un fondement sensible, physique et visuel. Par ailleurs, pour ce qu’ils ont choisi la Grande Arche de la Défense, on peut estimer que les indignés français n’ont pas oublié que cette réalisation du groupe Bouygues a été inaugurée lors du bicentenaire de la prise de la Bastille.

 

Jusqu’à présent, la mobilisation reste manifestement peu importante. Certains journaux avancent leurs hypothèses pour expliquer cette désaffection[2] : le manque de précision dans les objectifs du mouvement, sa distance à l’égard de l’extrême gauche ainsi que des formations classiques qui canalisent habituellement la protestation, l’échéance présidentielle qui focalise les aspirations au changement, un taux de chômage des jeunes relativement supportable… Il y a certes du vrai dans tout cela, mais quelques exceptions mises à part[3], les médias ne mettent guère en évidence la répression policière que subissent des manifestants pourtant pacifiques, et dont les biens (tentes, bâches, cartons…) sont régulièrement confisqués ou détruits depuis le début de l’occupation de l’esplanade de la Défense. Un tel acharnement a évidemment de quoi dissuader, et constitue la cause immédiate de la difficulté du mouvement à rassembler ses troupes en permanence.

 

Cependant, on peut effectivement considérer qu’à cet obstacle s’ajoutent des difficultés internes au projet même du mouvement, et qui tiennent en premier lieu à son refus d’assumer toute identité politique déterminée. S’il peut faire valoir une certaine nouveauté au regard du ressort moral (l’indignation) et de la stratégie physique (l’occupation) qu’il assume, il ne peut pourtant nier qu’il s’inscrit dans une histoire politique dont il aurait tout intérêt à mobiliser les ressources. Force est de constater que la perspective qui s’exprime dans les diverses communications des indignés n’est pas si indifférente aux partages et aux étiquettes de la politique française. Pourquoi dès lors ne pas assumer, explicitement, d’abord une assise libérale (au sens classique, qui correspond avant tout au souci, d’une part, de protéger les droits humains fondamentaux – l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme est reproduit sur les tracts d’« Occupons la Défense », et une marche pour son soixante-troisième anniversaire a été organisée le 10 décembre – et, d’autre part, de ne pas être soumis de façon unilatérale à l’autorité d’une seule instance, fût-elle le marché économique[4]), ensuite une exigence républicaine (avec la volonté de restaurer la souveraineté du peuple, dans une conception plutôt rousseauiste de la citoyenneté et de l’antinomie du politique et de l’économique[5]), enfin une orientation socialiste (propre au souci de limiter les inégalités dans les conditions matérielles d’existence) ? Ces catégories ne sont pas disqualifiées au simple prétexte qu’on les mobilise dans le champ politique dont les indignés souhaitent se démarquer ; se les approprier d’une manière ou d’une autre permettrait de répondre aux accusations de flou doctrinal, et ainsi de militer peut-être plus efficacement contre la gestion néolibérale de la crise, que les occupants combattent au premier chef.

 

En second lieu, l’action des indignés réactive un problème, central dans notre culture politique, relatif au statut du « peuple ». Nous avons dit que l’occupation statique vise à en élaborer la figuration sensible afin d’établir que le peuple abstrait, reconnu par notre constitution comme souverain, renvoie à un peuple concret, avec ses besoins, ses aspirations et sa force. Cependant, l’existence d’un tel peuple est malheureusement loin d’être établie ; si nécessaire soit-il, le principe politique du « peuple » ne représente peut-être qu’une fiction juridique régulatrice, sans attestation dans une société qui est plus une structure de différences[6] qu’une somme homogène de singularités. L’exigence de représentation et de démocratie réelle, loin d’être uniquement confrontée à un obstacle conjoncturel, doit faire face à une difficulté fondamentale : la représentation reflète peut-être moins la volonté d’un peuple souverain qu’elle ne contribue à le construire[7]. On dirait que le mouvement des indignés refuse d’envisager frontalement le problème tout en l’exprimant à sa manière – d’où la mobilisation de ce beau slogan (sans doute inspiré d’une chanson de Keny Arkana) : « société, redeviens peuple » ; d’où également l’incontournable opposition entre les « 99% » et les « 1% », voire entre les « 99,9% » et les « 0,1% »[8], par laquelle on tente de réduire les différences sociales à une seule différence évanouissante, ou de les effacer dans une quasi-totalité, deux manières de gagner sur un plan symbolique une lutte plus complexe à entreprendre effectivement. Cette différence qu’on voudrait infinitésimale est pourtant très importante, et pas simplement à l’égard de la répartition des richesses : elle représente l’inexorable condition d’impossibilité d’un peuple concret et identique à lui-même. Dans leur recherche d’une communauté de singularités unanimes en deçà des partis ou des syndicats, les indignés semblent quelque peu escamoter, même s’ils la perçoivent, cette différenciation irréductible qui fait la complexité et la division de la société. C’est pourquoi la revendication, certes légitime et nécessaire, qui consiste à réclamer la liberté politique d’un peuple énigmatique, peut laisser une impression d’incomplétude.

 

Le grand mérite du mouvement des indignés français est d’avoir vu dans la crise de la dette des États l’occasion de poser à nouveau des questions politiques essentielles : le problème des conditions de la délégation du pouvoir, le danger représenté par la concentration du capital économique en contexte républicain, la nécessité de l’existence d’un espace proprement public et capable d’accueillir une « conversation »[9] qui ne soit pas l’apanage des champs politique et médiatique… Par contre, sa fragilité tient à son caractère finalement assez abstrait, dans la mesure où il ne prend pas en compte les particularités dont une société politique est aussi faite, au delà de la singularité des individus et en deçà de la généralité de la volonté politique souveraine ; cette négligence s’ancre, comme on l’a vu, dans une croyance en l’existence d’un peuple constitué et homogène affrontant un ennemi intérieur bien identifié (représentation qui entretient une confusion populiste entre deux acceptions du mot « peuple », alternativement plèbe et nation). Le mouvement doit maintenir ses revendications essentielles de redistribution et de représentation, de démocratie sociale et de démocratie réelle, mais en ne refusant pas de s’adresser directement au champ du pouvoir politique dans le but d’y imposer les termes d’un nouveau débat (et sans craindre de rechercher des appuis auprès de personnes déjà investies d’une certaine légitimité au sein de ce champ), ni de réfléchir davantage aux modalités de son articulation aux mobilisations particulières existantes. Un changement profond des institutions ne saurait faire l’objet d’une décision populaire univoque, et ne peut se produire sans que des facteurs sociaux particuliers et hétérogènes de rupture se soient rejoints à la faveur d’un affaiblissement objectif du pouvoir[10]. Le rôle historique des indignés français et européens pourrait être d’incarner ce « peuple » qui renverrait alors moins à une réalité établie qu’à la possibilité d’une coïncidence émancipatrice entre ces diverses tendances de la société.

 
 
Kévin Cappelli
(France)
 

[1] Paul Valéry, Regards sur le monde actuel et autres essais (1945), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1988, p. 16 (souligné par l’auteur).

[2] « Pourquoi les indignés français ne décollent-ils pas ? », Libération, 12 octobre 2011 ; « Indignés : ‘En France, la présidentielle capte l’énergie militante’ », entretien avec Eric Agrikoliansky, Libération, 28 octobre 2011 ; « Why Protest-Happy France Has Snubbed The Occupy Movement (For Now) », Times, 1er novembre 2011.

[3] « La marche des ‘indignés’ dans le guet-apens policier », Politis, 23 septembre 2011 ; « Sale temps pour les ‘indignés’ de la Défense », Le Monde, 8 novembre 2011 ; « Les ‘Indignés’ continuent leur ‘r-évolution’ à la Défense », Mediapart, 13 novembre 2011 ; « La police confisque de nouveau les bâches d’Occupons La Défense », Mediapart, 16 novembre 2011.

[4] Voir à ce sujet l’approche stimulante de Bertrand Binoche, in « Les deux principes du libéralisme », Actuel Marx n° 36, 2004 (fasc. 2), pp. 123‑149.

[5] On (re)lira sur ce point avec intérêt le chapitre 15 du troisième livre du Contrat social (1762) de Jean-Jacques Rousseau. Jade Lindgaard était présente pour Mediapart la première nuit de l’occupation de la Défense, et note : « Le style général fleure bon le dix-huitième siècle : on interpelle les ‘citoyens’ et ‘citoyennes’, quelqu’un cite la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. À deux reprises, les manifestants chantent la Marseillaise », in « Les ‘indignés’ à la Défense : ‘Je déclare ouvert le G99% !’ », Mediapart, 6 novembre 2011.

[6] Selon l’expression de Pierre Bourdieu, in Raisons pratiques (1994), Paris, Seuil, coll. « Points », 1996, p. 54. Nous nous approprions par ailleurs son usage de la notion de champ dans l’ensemble de notre texte.

[7] Sur ce point, cf. Pierre Rosanvallon, Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France (1998), Paris, Gallimard, coll. « Folio/Histoire », 2002, pp. 17‑24.

[8] Voir la chronique de Paul Krugman, « We are the 99,9% », New York Times, 24 novembre 2011.

[9] Sur cette notion de « conversation », modalité essentielle du rapport de l’individu à la communauté politique, cf. Albert Ogien, Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ? (2010), nouvelle édition avec postface inédite, Paris, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », 2011, p. 29 sq. Les auteurs commentent les mouvements d’indignation et d’occupation des places urbaines dans la postface de l’ouvrage (pp. 216‑218). De plus, Albert Ogien s’exprime sur le mouvement des indignés lors d’un entretien, in « La démocratie n’est pas qu’un régime politique », propos recueillis par Béatrice Hibou, Economia n° 13, novembre 2011 – février 2012, pp. 31‑34.

[10] Cf. Herbert Marcuse, An Essay on Liberation, Boston, Beacon Press, 1969, p. 56.