American Magpie1 : Étude du remploi d’images dans Gimme the Mermaid de Tim

Maloney et Negativland

 

 

 

Une œuvre en particulier du corpus de l’exposition Cut Up qui a eu lieu au Museum of the Moving Image de New York du 29 juin au 14 octobre 2013 capturait l’œil du spectateur parmi les différents court-métrages présentés en boucle dans une salle multi-écrans. En effet, au milieu des vidéos présentant une pratique plus ou moins connue du remploi contemporain d’images en mouvement comme par exemple le supercut, consistant à isoler un élément récurrent d’une quelconque source audiovisuelle pour créer une vidéo-compilation de ce leitmotiv, la parodie politique jouant sur le doublage ou encore la recomposition des bandes annonces, le film Gimme the Mermaid de Tim Maloney et Negativland se distinguait par l’originalité de sa construction et l’hétérogénéité des images remployées.

Ainsi, si à une première vision cette œuvre peut apparaître comme un objet filmique particulièrement obscur, nous essaierons d’en reconstituer la genèse et le contexte de création afin de mieux éclairer les rapports entre les images issues de sources très variées et leur possibles significations. Dans un premier temps seront présentés les auteurs du film et leur pratique subversive de production artistique pour ensuite introduire une étude du détournement d’un personnage issu de la culture populaire tel que la petite sirène de Disney et analyser l’hybridité des éléments visuels remployés dans le film. Enfin, on avancera l’hypothèse d’une structure narrativisante de Gimme the Mermaid, qui raconterait une histoire de remploi à l’aide de cette même pratique.

 

***

 

Tim Maloney est un réalisateur et technicien de films d’animation né en 1966 dans l’Illinois. Après avoir obtenu un Master of Fine Arts en production de films à Los Angeles, il débute une carrière chez Disney. Il y a notamment supervisé de 1997 à 2000 les animations de l’émission Disney's One Saturday Morning. Profitant des infrastructures de Disney en dehors des heures de travail, c'est à cette période qu'il a pu commencer à réaliser ses films d’animation personnels. Ceci pourrait passer pour une anecdote mais est en réalité emblématique du rapport qu’il entretient à la culture qu’il entend subvertir en l’attaquant de l’intérieur, maîtrisant ses codes pour mieux les déconstruire.

Tim Maloney a ainsi développé au fil des années plusieurs projets, tels que Naked Rabbit, qui est à la fois un des pseudonymes qu’il utilise le plus souvent sur Internet et un projet de production filmique dont il est le seul membre. La nuance est importante dans la mesure où elle montre le souci de Maloney de développer des personnages qui aient en quelque sorte une identité autonome, et ce alors même qu'il est le seul individu à donner vie à ces personnages.

Les films qu’il réalise en solo sont de ce fait soit des détournements de matériaux sur lesquels il a travaillé chez Disney et qui sont restés inutilisés, comme Country Bears ou Diorama, soit des films-collages qui détournent différents éléments de l’imagerie télévisuelle populaire (documentaires animaliers, dessins animés, spots publicitaires).

Le rapport de défiance qu’il entretient dès ses débuts avec la notion de propriété intellectuelle et artistique peut se comprendre comme une conséquence de la situation juridique paradoxale dans laquelle son travail chez Disney le place : il est l’artisan des animations qu’il détourne, mais c’est bien la compagnie qui en possède les droits sur les œuvres car c’est elle qui les a commandé et financé, Maloney n’étant pour ainsi dire qu’un exécutant. C'est cette situation aliénante qui l'a poussé à créer ou à intégrer des collectifs dans lequel il prolonge son univers personnel tout en s’inscrivant dans des objectifs différents.

L’intérêt de Maloney quant au développement des nouvelles technologies, en ce qu’elles permettent de démocratiser les outils techniques permettant de réaliser des films, et donc de permettre à chacun d’apporter sa contribution à l’imagerie de la culture populaire, l’ont porté à enseigner l’usage de logiciels d’animation et de montage à la California State University de Fullerton, et à publier en 2008 un ouvrage intitulé Get Animated! Creating Professional Cartoon Animation on Your Home Computer.

Le projet dans lequel s'inscrit Gimme the Mermaid est né d'une collaboration entre Tim Maloney et Negativland, un groupe de musique de San Francisco qui a multiplié depuis les années 70 les expériences de sampling, de collage sonore, de détournement et de parodie. Ils sont notamment connus pour leur album U2 pour lequel ils ont été poursuivis en justice par le label de U2, Island Records, puis par leur propre label de l'époque, SST Records. Cette affaire trouve son origine dans une pochette de single sorti en 1991 sur laquelle figuraient dans une très grande police “U2” puis dans une police plus petite “Negativland”. Island Records a accusé Negativland de vouloir profiter de l'actualité de U2, qui préparait alors la sortie d'un nouveau single, pour réussir à vendre des singles à des fans de U2 qui se seraient laissés berner (pensant que Negativland était le titre du nouveau single attendu, et non Achtung Baby). L’album comprenait entre autres des chansons parodiant des hits de U2 tels que « I Still Haven't Found What I'm Looking For », et utilisant des samplings issus de ces morceaux.

Provoquer ce scandale faisait partie dès le départ du projet de Negativland parce qu'il amenait à soulever publiquement des questions relatives à l'interprétation de la notion de propriété intellectuelle. Les membres de U2 eux-mêmes ont tenté plusieurs fois de faire cesser les poursuites judiciaires sans y parvenir, ce qui a permis à Negativland de dénoncer le fait que les véritables auteurs étaient dépossédés de leurs propres droits au profit des sociétés qui les produisaient. Negativland a publié un ouvrage fanzinesque en 1995 intitulé Fair Use : The Story of the Letter U and the Numeral 2, qui reprend le fil des évènements et s'achève sur plusieurs essais portant sur la notion de « fair use » et sur le copyright. Cette affaire a entre autres eu comme conséquence pour Negativland la perte du soutien de son label d'origine, SST, fondé par Greg Ginn, plus connu comme le membre fondateur du groupe de punk californien Black Flag, dont une des chansons est justement reprise de manière parodique dans Gimme the Mermaid...

Les membres de Negativland sont entre autres connus pour avoir participé à la mise en place de Creative Commons, une organisation à but non lucratif dont l'objectif est de mettre à disposition du public des œuvres d'art. Mark Hosler, l'un des membres de Negativland, a notamment donné à de nombreuses reprises une conférence intitulée Adventures in Illegal Art, qui reprend certaines revendications de Creative Commons, au cours de laquelle il projette des films issus du DVD Our Favorite Things, qui reprend diverses collaborations entre Negativland et des cinéastes-vidéastes, dont fait partie Gimme the Mermaid de Tim Maloney.

 

***

 

L’entreprise de Gimme the Mermaid gravite autour du remploi de l’image d’Ariel, l’héroïne de La Petite Sirène de Disney. Celle-ci est en effet le centre de cette vidéo, évoquée dans le titre, mise au premier plan à l’écran comme personnage, et l’une des seules images remployées culturellement identifiable et interrogeable comme intertexte. On constate par ailleurs que la vidéo s’ouvre sur deux cartons évoquant, par l’usage de fonds bleus-verts marbrés et d’une écriture cursive dorée, le long-métrage de Disney et qui laissent à croire qu’il peut s’agir d’un épisode de la série animée qui en est dérivée et sur laquelle a travaillé Maloney. Cependant, le titre de la vidéo est étrange, brutal, avec l’injonction Gimme the Mermaid qui suggère l’idée d’un rapt. Le film fera ainsi état de l’impossibilité légale d’utiliser le dessin de Disney tout en en effectuant la transgression.

Si ce générique semble annoncer un récit, on constate un autre encadrement en ouverture et en clôture de la vidéo qui explicite le geste critique qui y est à l’œuvre. Par l’entremise de la figure d’un professeur-chat – avatar de Maloney depuis sa vidéo Cat’s Head Theater – qui martèle de sa baguette un cadre à la fois tableau noir et écran de projection on trouve bien l’imposition de l’idée d’un discours sur les images. La reprise de cette image en fin de vidéo avec dans l’écran une souris de laboratoire en train d’agoniser accompagnée d’une sentence énonçant que « les lois internationales confortent les compagnies dans leur manque de générosité envers l’humanité au nom du profit » permet de faire comprendre que le système de protection des images est considéré comme liberticide et contribuerait à une asphyxie de la création.

L’usage de l’image d’Ariel se trouve ainsi être un mélange entre la recréation autorisée et le remploi illégal. En effet, celle-ci est dessinée et animée par Maloney à partir d’un livre de dessin commercialisé à Disneyland, How to Draw the Little Mermaid, mais celui-ci se sert de cette base de copie autorisée dans le cadre d’un usage privé pour la transformer en une animation servant à une critique du système de protection des images par les majors américaines. Il opère de surcroît des modifications de couleur, de carrure et d’expression pour subvertir cette sympathique héroïne de Disney en le porte-parole menaçant du système de protection des images.

Cette figure se distingue par ailleurs dans le maelström des autres images hétérogènes tourbillonnant dans cette vidéo. On pourrait croire que celles-ci étaient déjà en circulation sur le web, qu’on pense à des images télévisées numérisées ou des créations numériques préexistant au film. Cependant, Maloney en est bien le possesseur, en ayant numérisé des images qu’il avait conservé sur support physique, ou l’auteur. Son travail se situe en effet en amont de la constitution des phénoménales banques d’images que constituent Youtube ou Google Image et il aime à se définir comme une « magpie », une pie voleuse, qui a collecté au fil des années un grand nombre d’images sur différents supports. Il insère ainsi dans Gimme the Mermaid des extraits de films institutionnels des années 1990 dont il a conservé les bandes, ainsi que des dessins, notamment ceux d’avatars hindous tirés d’une édition illustrée du Bhagavad Gita qu’il possède depuis l’enfance. À ces images collectées, Maloney adjoint des prises de vues qu’il crée pour cette vidéo – la chaussette parlante qu’il anime avec sa main – et de dessins qu’il réalise lui-même. Les arrière-plans, les symboles et les personnages animés numériques, comme les businessmen danseurs, sont également ses créations. Maloney effectue ainsi des collages entre ce qu’il prélève et ce qu’il crée, en insérant par exemple sa propre bouche dans celle des avatars hindous ou en adjoignant des fragments photographiques à des dessins ou à des animations numériques – la tête de David Wills de Negativland sur un corps robotique –. On constate ainsi une hybridité, dans un même plan ou une même figure, entre du matériel exogène, recyclé, et ses créations-propres pour souvent arriver à la constitution d’une nouvelle figure.

A contrario de ses images collectées qui se retrouvent toutes intégrées dans un processus de modification, on relève trois remplois sonores successifs qui structurent la vidéo en trois temps. La première séquence, basée sur l’enregistrement de la dispute téléphonique entre Negativland et un avocat représentant U2, rappelle l’interdiction légale et autoritaire du remploi d’images et de sons protégés par copyright. La voix de l’avocat, comiquement entrecoupée par les aboiements d’un écureuil-chien de garde, est successivement attachée à une chaussette parlante apparaissant sur fond de flammes puis à une animation d’Ariel qui par métonymie symbolise les majors américaines tout en transgressant par là-même l’interdiction d’utiliser son image. On assiste ainsi par le son à la menace d’un litige tout en procédant à un détournement litigieux.

La seconde séquence s’étend sur une reprise de la chanson Part of Your World  de La Petite Sirène dans laquelle Ariel, qui collectionne des objets provenant du monde des humains, exprime son envie d’avoir accès à plus que ces colifichets du monde terrestre. Le télescopage entre le désir d’Ariel et de Maloney, qui rêvent tous deux de pouvoir collecter et utiliser ce qui leur est interdit, est ainsi explicité par le remploi illicite de la chanson. La dernière séquence enchaîne sur les dernières paroles de l’extrait de  Part of Your World, « I want more… », dans un emballement musical et formel porté par la reprise de la chanson Gimme, Gimme, Gimme de Black Flag par Negativland – représenté par le visage de David Wills –, et clôture la vidéo sur la présentation d’un délire désirant avec la répétition des paroles « Gimme, gimme, gimme, I need some more. ».

Gimme the Mermaid se base ainsi sur un remploi de l’image d’Ariel soumise à des modifications illicites ainsi que de Part of Your World telle quelle, la simple utilisation de ces objets protégés constituant une subversion. On constate cependant que le choix de La Petite Sirène n’est pas innocent non seulement comme symbole des studios Disney mais également dans la dérivation de motifs du film. Ainsi, Maloney se substitue à Ariel dans la chanson par le désir partagé de pouvoir accéder à ce qui leur est interdit par la nature et la loi, et tous les deux se définissent comme des collectionneurs, des pies voleuses. De surcroît, le personnage d’Ariel est également dépossédé de sa voix par obligation contractuelle par la méchante sorcière des mers et l’on trouve ainsi déjà dans le film de Disney une idée de restriction légale. A l’image d’Ursula s’appropriant la voix d’Ariel, on retrouve également dans Gimme the Mermaid une circulation des voix entre les personnages, parfois incohérente, et des usurpations d’identités, la voix n’appartenant plus à son image première. Enfin on relèvera la présence d’une fourchette qui revient tout au long du film, celle-ci renvoyant directement au passage chanté dans lequel Ariel en utilise une en guise de peigne. On comprendra par là le désir d’accéder aux objets interdits pour les réutiliser, les transformer, les subvertir et les détourner, ce que fait Tim Maloney en remployant une figure phare des majors et protégées par copyright contre ses détenteurs.

 

***

 

Le travail de Tim Maloney s’inscrit dans la pratique du « culture jamming » qui consiste à réutiliser des éléments visuels et sonores de la culture de masse, contre eux-mêmes. Le but est de subvertir le fonctionnement des médias de masse en réutilisant ses éléments propres.

Prendre des images des médias de masse et les rassembler au sein d’un même travail crée de nouvelles formes. Telle est la finalité de ces images hybrides dont l’origine de chacune possède une histoire bien particulière – souvent collectées depuis des années par le créateur, sur des cassettes VHS ou créées par des logiciels. Tim Maloney opère un véritable collage : à la fois d’images entre elles pour fabriquer un personnage, et à la fois son film est lui-même un immense collage.

Tim Maloney ne crée pas de dichotomie entre les images récupérées et ses images créées, par exemple les animations du chien qui court ou de la chaussette qui parle. Au contraire, il reprend le mode de fonctionnement de la fabrication d’images vite faites bien faites, laides et vides de sens. Pour Negativland, ne pas créer d’images originales ou copier est la seule manière pour l’art de lutter contre l’aspect bien pensant du capitalisme.

Le travail du vidéaste est plus manuel que virtuel bien qu’il utilise des programmes pour créer des personnages virtuels. Mais il en fera justement ressortir l’aspect virtuel notamment avec les personnages qui dansent et les squelettes qui sont multipliés car leurs mouvements sont répétitifs et leur visuel est simple.

Les éléments sont hétéroclites et s’associent les uns aux autres car il n’y a pas de canon à respecter. C’est la rencontre des différentes images qui va créer un objet étonnant. Il y a de l’hybridité non seulement par l’association de plusieurs supports mais aussi dans la violation de chaque support, ou plutôt dans la création d’un support hybride issu de deux supports. Par exemple, certains dessins sont fixes mais animés au niveau de leur bouche. L’auteur a lui-même filmé sa bouche pour coller et colorer l’animation sur les visages.

Le film en prise de vue réelle est mis en valeur comme un objet : il est contextualisé, inséré dans une scène. Le film est toujours enfermé dans un cadre et répond à une logique anarchique : il s’agit d’une sorte de pot-pourri d’images diffusées à la TV, notamment des images sur la prévention de la drogue : le pendu, l’homme qui mange des pâtes, la souris. De plus ces films sont retravaillés : ils sautent sur l’écran ou tournent, et sont même contaminés par l’image entière notamment par les explosions figurées sur le fond d’écran qui se répètent dans le cadre du film. Si bien que les images en prise de vue réelle sont des objets comme les autres à recoller aux autres éléments du film.

Les collages de photos – notamment ceux des chats - et les dessins fixes dont la bouche est retravaillée pour que les personnages donnent l’impression de chanter insistent sur le côté artisanal du travail de Tim. Les collages de photos des chats ou les dessins hindous forment des ensembles qui se suffisent à eux-mêmes sans posséder réellement de relief. Ils habitent presque l’intégralité de l’écran contrairement à tous les autres éléments du film. Leur travail de composition est déjà élaboré sur ces collages photos ou dessins ce qui les rend autonomes. Seules les incrustations de bouche sur les dessins hindous font craquer le décor.

De même pour les deux dessins animés. Les fonds et les personnages animés sont des dessins qui vont ensemble disons au niveau des traits et des couleurs. Et de même ces dessins animés sont indépendants mais prononcent des paroles mouvantes qui passent de personnage en personnage.

Au contraire, lorsque les éléments s’accumulent sur un fond - qui crée des vides à l’image – ils semblent y flotter. La question du flottement des objets dans l’espace interroge la question de cadre et de limites. Les éléments virtuels - conçus sur ordinateur - flottent dans l’espace en se mouvant. Les cadres sont plus ou moins définis, d’autres éléments sont entourés d’un halo, d’autres sont décalés par rapport à l’image du fond par une ombre ce qui donne un effet de décollement et de basse qualité de ces éléments. Les personnages virtuels sur fond virtuel se fondent l’un à l’autre si bien qu’il n’y a aucune épaisseur de l’image et disparition de « collage » et de « cadre ».

La confrontation de l’esthétique du dessin/collage de photos/d’objets dessinés par ordinateur/ de fonds animés crée des contrastes de formes qui déstabilisent et questionnent l’image. Tim Maloney explore ces confrontations d’éléments et crée ainsi des formes jamais vues. Les formes discutent entre elles – comme les voix. La question de la dualité et de la symétrie est importante dans le film. Cela correspond à la représentation la question du dialogue et de la dispute de deux personnages qui discutent l’un face en face de l’autre – ainsi que l’idée de relais, de téléphone arabe puisque différents personnages prononcent les paroles d’une même voix.

Gimme the Mermaid est un « pot-pourri » de formes qui s’associent les unes aux autres et en créent de nouvelles. Le film interroge l’image, son cadre, l’illimité de ses possibilités. L’objet-film existe de façon autonome et disparaît ainsi l’idée de vol/de copyright qui est le thème majeur de la vidéo. L’image récupérée ne possède finalement aucune appartenance ; elle a seulement une existence poétique dans le film et fait face à d’autres objets du même ordre. Tim Maloney peuple son film d’objets qui discutent, se passent la parole, se substituent les uns les autres – ce qui donne un ton léger et comique – et moque le copyright tout en créant un objet filmique unique et repoussant les capacités de l’image.

 

***

 

La symétrie ou dualité présente dans Gimme the Mermaid n’est pas seulement constatable au niveau des images, mais aussi sur le plan structurel. En effet, on peut voir ce court-métrage comme une reconstruction de l’histoire des vicissitudes judiciaires subies par Negativland.

Cette lecture narrative se développerait sur le plan sonore du film, et serait guidée par les trois grands blocs acoustiques du film, c’est-à-dire le monologue menaçant de l’avocat, l’extrait de la chanson tirée du dessin animé de Disney et la reprise de la chanson de Black Flag. Et comme les injonctions agressives prononcées par la figure de la petite sirène se prolongent pour toute la durée du court-métrage, on comprend que la narration en deux parties se joue autour des deux chansons, opposées dans le style musical mais qui font sens au niveau du contenu.

Si l’extrait de La Petite SirènePart of Your World, se clôt sur l’expression « I want more » -utilisé dans la version originale dans le sens de « je veux plus », c’est à dire je veux faire plus que collecter des objets humains, je veux devenir humaine moi-même –, le choix de Maloney de faire suivre par la reprise de Black Flag qui récite « Gimme gimme gimme I need some more », donne un nouveau sens aux paroles de la petite sirène, laquelle, suivant le discours mené par le film, dirait « I want more » dans le sens de « j’en veux plus (d’images à remployer) ». L’accumulation d’images de nature différente coexistant dans un même plan dans Gimme the Mermaid réalise donc ce désir exprimé sur le plan acoustique. Toutefois, si l’image-avatar de La Petite Sirène ayant la voix menaçante de l’avocat d’Island Records symbolise l’histoire de la première poursuite judiciaire envers Negativland, l’usage de la reprise de Black Flag n’est pas innocent. En effet, le label SST, avec lequel Negativland avait un contrat à l’époque du procès U2 a été fondé par Greg Ginn, guitariste, membre fondateur et auteur de la plupart des chansons de Black Flag. En utilisant la reprise par Negativland d’une chanson de ce groupe, Tim Maloney entend évoquer de façon sarcastique le conséquent procès que SST a intenté contre Negativland. Le rapport de cause-à-effet entre le premier et le deuxième procès est ici exprimé à travers la succession de ces deux extraits musicaux. Le remploi sonore sert donc de guide pour la compréhension d’une éventuelle couche narrative de Gimme the Mermaid.

On peut donc dire que le réalisateur raconte, avec Gimme the Mermaid, une histoire de remploi - et de ses conséquences sur le plan juridique – avec le dispositif-même du remploi, visuel et sonore. Ainsi, si une partie des images du film ont été crées par le réalisateur, la majorité des éléments utilisés sont préexistant. Cette démarche – mi-création originale, mi-remploi – est la même que Negativland a mis en place dès ses débuts avec leurs œuvres sonores. En effet, Gimme the Mermaid se pose, tout comme le travail de Negativland, dans le cadre d’une analyse des éléments issus de la culture populaire ou hégémonique pour en subvertir le sens et pointer le doigt vers ses contradictions structurelles, en posant une simple question: pourquoi ce qui est issu de la culture populaire ne peut pas être remployé librement?

Outre la couche narrative de Gimme the Mermaid, on voit donc l’aspect militant du film, qui ouvre la question de la pratique du remploi vis à vis de la propriété intellectuelle. Mais cette œuvre ne pose pas seulement des questions: elle se positionne clairement. En effet, lors du dernier plan, quand on voit l’image d’un rat qui meurt et on entend un discours sur le manque de générosité envers l’humanité de la part des grandes compagnies qui détiennent les droits, on comprend bien que le propos de Maloney et de Negativland porte sur la pratique du remploi comme possible moyen de survivance des images (et des sons).

Le remploi conçu comme pratique subversive de détournement des éléments issus de la culture de masse n’a jamais posé des problèmes juridiques causant un retentissement tel que celui qui a eu le procès de U2 contre Negativland au début des années 1990. En effet, cet épisode séminal a beaucoup marqué les esprits, non seulement dans le monde de la musique –il suffit de penser à l’apogée de la pratique du sampling à cette époque –, mais surtout dans le milieu du cinéma, ou le remploi d’images existait depuis très longtemps.

C’est pourquoi en 1995, une figure phare du cinéma de found footage et des films de collage telle que le cinéaste californien Craig Baldwin, a décidé de créer une œuvre intitulée Sonic Outlaws afin de présenter l’activité de certains artistes pratiquant le « culture jamming ». Toutefois, le sujet central et prétexte pour l’existence de cette œuvre, réalisée en alternant des prises de vue réelles avec des images de remploi, reste le groupe Negativland, sa pratique artistique et son histoire judiciaire autour de la notion d’infraction du copyright pour la création d’une nouvelle œuvre originale.

La particularité de Sonic Outlaws dans la filmographie de Craig Balwin est celle d’être son œuvre la plus conforme aux règles d’un genre : celui du documentaire. Ainsi, si l’élève de Bruce Conner et auteur de pamphlets sarcastiques tels que RocketKitKongoKit (1986) ou Tribulation 99 (1991), où la dénonciation politique rencontre la science-fiction ou la culture pop américaine, opère un tel choix, c’est pour soulever la question de la propriété intellectuelle de façon à être mieux comprise dans sa complexité, pour un souci de militantisme conforme à son propre crédo. Ainsi, l’histoire des poursuites judiciaires de Negativland devient intéressante pour tous ceux qui travaillent avec des éléments de remploi comme méthode de résistance créative, et c’est pourquoi Gimme the Mermaid, qui en raconte les vicissitudes à l’aide de cette même pratique, est un objet filmique très précieux.

 

 

Jessica Macor, Guillaume Pauthier, Lilas Pouzin et Laure Weiss

 

 

1 Le titre de cet article constitue un jeu de mot entre le terme « magpie » (pie voleuse), par lequel Tim Maloney aime à se définir, et la chanson American Pie de Don McLean (1971). On peut par ailleurs établir une analogie entre le recyclage formel et le détournement de figures de la culture populaire auquel s’adonne Maloney et le texte quelque peu obscur de ce classique du rock américain qui multiplie dans une forme attenant au patchwork les références à la culture américaine, et notamment à ses chanteurs.