L'oeuvre de King Vidor s'étend sur une cinquantaine d'années. Elle a un caractère bicéphale, tantôt apollonien, tantôt saturnien. The Crowd peut se définir comme une tentative de représentation de la vie quotidienne  et a pu être considéré comme l'ancêtre du néo-réalisme. A  l'opposé,  The Fountainhead montre le parcours tout à fait exceptionnel d'un architecte de génie. Le recours à l'excessif, dans le choix des situations et dans la manière de filmer, se substitue alors à la,  chronique sobre. Northwest Passage passe pour un film raciste, décrivant avec une certaine

jouissance la sauvagerie des Indiens et leur massacre. Tandis que Our Daily Bread montre les difficultés d'existence des paysans américains après la crise de 1929. Il a même été primé au Festival de Moscou. Vidor peut collaborer avec des scénaristes d'extrême droite (Ayn Rand sur The Fountainhead) comme d'extrème gauche (Sylvia Richards pour Ruby Gentry). Il peut s'exprimer à travers des superproductions (War And Peace, Duel In The Sun) ou des

films sans budget (Truth And Illusion, Metaphor). .On admire la force des scènes finales de ses films (Love Never Dies, La Boheme, Comrade X, Duel In The Sun, The Fountainhead, Ruby Gentry. C'était un homme qui adorait la musique – il avait cinq guitares – et il a réalisé Hallelujah, qui est à la fois le premier grand film musical et le premier grand film parlant. Il s'est mis sur le tard à pratiquer la peinture. On remarque chez lui son  goût pour les paysages sauvages, déserts (Duel In The Sun) et surtout marais (Wild Oranges, Hallelujah, Northwest Passage, Ruby Gentry). L'eau tient une grande place dans son œuvre, et surtout les bords de rivières (Love Never Dies, Bardelys, Conquering The Woman, Bird Of Paradise).

Des faux pas parfois : des films un peu trop marqués par un message, une idéologie  (The Citadel, An American Romance), des films faits pour payer ses impôts (Japanese War Bride) ou pour avoir le droit d'en réaliser un autre plus personnel.  Mais c'est normal pour un cinéaste hollywoodien qui a beaucoup tourné (plus de cinquante longs métrages).

On s'étonne de trouver, chez cet homme apparemment très calme et pondéré,une expression fondée sur l'emportement, le délire, la fureur. Les deux se trouvent parfois dans le même film : ainsi Our Daily Bread, avec la progression très douce de la majeure partie du film, et le déferlement de la dernière bobine. A cause de ces excès, on l'a parfois pris pour un cinéaste primaire, alors que

c'est un homme marqué par la philosophie, celle de Jung en particulier, par la littérature, par la religion : il était un adepte de la Christian Science.

Il a pu travailler avec aisance aussi bien dans le western que dans le mélodrame, dans la comédie  que dans le drame social.   Il n'a vraiment échoué que dans un seul genre, le policier (Lightning Strikes Twice).  Ses portraits de femmes (La Boheme, Stella Dallas, Ruby Gentry, la Dominique Francon de Fountainhead) sont parmi les plus marquants de l' Histoire du Cinéma. C'est aussi un des grands maîtres de l'érotisme. Un homme-orchestre.

 

 

Luc Moullet