« It's all in the eyes of a dreamer

It's all in the eyes of a man. »

Charles Manson, Eyes of the Dreamer

 

Doc Sportello (Joaquim Phoenix) est un détective privé. Plus ou moins. Il ne sait plus bien ce qu'il est, au fond. Il « regarde aux alentours, pour comprendre de quel côté souffle le vent », comme le chantait Jim Morrison dans son ode terminale L.A Woman, mais il ne voit rien venir. Ou trop de choses. C'est que la ville est saturée de forces contraires : bikers nazis, black panthers, flics pourris, agents doubles, promoteurs véreux, défoncés, musiciens sur le retour. Charles Manson est sous les barreaux, mais les meurtres de Cielo Drive ne sont jamais bien loin. Los Angeles a basculé dans une ère paranoïaque, délirante, mais tout ce que veut Doc Sportello, c'est retrouver la belle Shasta (Katherine Waterston). Cette fille avec laquelle il a vécu quelques temps, cette fille qu'il a aimé hippie insouciante et qu'il a vu s'évaporer en BCBG soucieuse. Shasta est mêlé à une sombre histoire de disparition et de rançon, dont Doc Sportello ne sait pas grand-chose, à part qu'elle implique un millionnaire en pleine crise existentielle (Eric Roberts) et une organisation nommée Golden Fang.

Dans Inherent Vice, une image en particulier manque, et c'est ce manque qui organise le trouble. Cette image, c'est celle de Charles Manson. Si le gourou de Spahn Ranch est convoqué verbalement à de nombreuses reprises, son image n’apparaît jamais dans le film. C'est pourtant autour de cette image, telle qu'apparut dans les informations télévisées et les journaux, jusqu'à la célèbre une de Life du 19 Décembre 1969, que s'est stigmatisée la paranoïa. Dans le livre de Thomas Pynchon, le procès Manson offrait le contexte de la narration, mais la plupart des traces de cet événement marquant ont disparu dans le film. 

 

 

L'affaire Manson est pourtant présente dans le film, et ne se limite pas au hors-champ de l'action. Ainsi Bigfoot (Josh Brolin), le flic qui enquête en parallèle à Sportello, est directement modelé sur Vincent Bugliosi. Bugliosi, qui fut le District Attorney du procès de la Famille Manson, était également conseiller technique sur des téléfilms consacrés au monde policier. Il tira un livre du procès, Helter Skelter, qui devint un best-seller, puis produisit deux adaptations télévisées de l'affaire, sous le même titre, la première en 1976, la seconde en 2004. Comme le procureur de Manson, Bigfoot est attiré par le monde du spectacle : c'est un acteur occasionnel, qui prête son ton monocorde à de brèves apparitions dans des publicités et des programmes télévisés. Mais Bigfoot est un Bugliosi raté : « Pas de Cielo Drive pour Bigfoot, pas de droits de téléfilms ou de livres... » comme l'explique le flic au hippie Sportello durant une conversation dans un restaurant asiatique. La scène d'introduction de Bigfoot nous le montre d'ailleurs en train de jouer un hippie de pacotille dans un spot publicitaire. Plus tard, il incarnera un flic dans une série télévisée. L'image monolithique du policier brutal est ainsi travaillée par d'autres images, des images incertaines, à la faible résolution, des images vacillantes qui pourraient bien remplacer l'image originelle – comme nous le montre la dernière scène du personnage, qui le voit enfin devenir le reflet dérangeant de Doc Sportello.

Dans le climat de paranoïa qui règne dans Inherent Vice, les policiers ne sont pas en reste. Pendant une brève scène d'arrestation, on peut ainsi voir un agent expliquer que, désormais, toute réunion comptant plus de trois individus vaguement chevelus sera considéré comme une secte. Un pote de Sportello, fraîchement refait à la coke, s'empresse de tilter : « C'est à cause de Charlie Manson ? » et si sa question reste sans réponse, c'est que cette dernière fait matière d'évidence. C'est cette peur qui infuse dans la relation entre les images du film, c'est elle qui distille l'incertitude et l'opacité, au moins autant que l'herbe que fume Sportello. Charles Manson n'est plus un détenu pris dans le hors-champ de la société – l'univers carcéral – mais une image mythologique en pleine construction.

 

 

 

 

Dans le livre comme dans le film, Doc a une relation avec une District Attorney, Penny Kimball (Reese Whiterspoon). Dans le livre de Pynchon, après que Doc et Penny aient fait l'amour, ils regardent à la télévision une émission sur le procès Manson. Penny commente alors la manière dont Manson contrôlait les jeunes filles de la Famille, reprenant ainsi directement la rhétorique de Bugliosi, avant d'établir une comparaison entre Doc et Manson.

Dans le film, la retransmission liée à l'affaire Manson disparaît totalement. Elle est remplacée par un reportage d'information sur Richard Nixon, et un prétendu étudiant qui aurait perturbé une réunion publique. Il s'avère que ledit révolutionnaire amateur n'est autre que Coy Harlingen (Owen Wilson), un ancien saxophoniste ayant évolué dans les eaux claires de la surf music avant de s'embourber dans les marécages réservés aux indics et aux agents doubles.

On se souvient que, durant le procès de Manson, Nixon s'invita de manière un peu surprenante, en déclarant à la une des journaux la culpabilité du principal accusé alors même que l'audience était en cours – ce qui faillit mener l'affaire vers un non-lieu quand Manson brandit le journal sous les yeux du jury. Le remplacement d'un reportage sur le procès par une image de Nixon, dans ce contexte, n'est donc pas anodine. Ce remplacement ne produit pas un sens caché, mais plutôt une chambre d'écho, une invitation à parcourir de nouveau la construction historique d'une époque, et son caractère mythique. Cette idée est amplifiée par la présence dans les informations télévisées présentées dans le film d'un agent provocateur typique de cette période de trouble politique.        

Rappelons qu'à partir de 1956 le FBI mène le programme COINTELPRO, qui vise à infiltrer les organisations politiques dissidentes rattachées à la gauche américaine, en particulier les mouvements pacifistes, le Black Panther Party et les groupes féministes. COINTELPRO reste secret jusqu'en 1971, et travaille durant cette période à de nombreuses actions impliquant écoutes, infiltrations, harcèlements psychologiques et légaux, actions de désorganisation et attaques physiques.

Sur la télévision de Doc Sportello, l'image de Nixon remplace donc celle de Manson. Dans une autre scène, Doc Sportello retrouve Coy Harlingen, l'agent provocateur, dans une villa des hauteurs de Los Angeles. La voix off met l'emphase sur la transformation du lieu : cette ancienne demeure luxueuse s'est transformée en plaque tournante de la défonce. Est ainsi convoquée l'aura sulfureuse de la villa de Cielo Drive dans laquelle eurent lieu les meurtres de Sharon Tate et de ses proches. Après la rencontre entre Doc et Coy, la scène se conclut par un plan étrange, dans lequel les fêtards se retrouvent tous du même côté d'une table, et prennent la pose pour rejouer la Cène de Léonard de Vinci. L'image se retrouve ensuite entre les mains de Bigfoot. Cette image fixe, que l'on a vu prendre forme, est importante. Elle substitue à une image « réaliste » - celle, prise à la volée sur un lieu suspect – une image qui s'affirme en tant que construction. Cette substitution, qui se produit une nouvelle fois autour de la figure de Coy Harlingen, va donc à la fois interroger le statut de l'ensemble des images du film, tout en augmentant leur caractère énigmatique. 

 

 

 

 

Dans une scène-clef du film, Sortilege, une jeune amie de Doc qui assure la voix off du film, revient sur une après-midi de dèche. C'était déjà la fin de l'histoire d'amour entre Doc et Shasta. Ils glandaient sur la terrasse encombrée d'une maison, à cran à cause de l'absence de marijuana, et en désespoir de cause ils interrogèrent une planche Ouija : peut-être qu'un esprit supérieur pourrait leur trouver un plan beuh ? Quand ils reçurent un signe de l'au-delà, ils se précipitèrent à une vague adresse, pour ne trouver que la pluie et un grillage donnant sur un terrain vague. Et ils se mirent à courir sous l'orage, dans la chaude après-midi d'été, jusqu'à trouver un abris.

La scène est immédiatement redoublée par une seconde occurrence, qui voit Doc revenir sur les lieux de son souvenir. À la faveur d'un second travelling latéral, on découvre avec lui que le terrain vague n'existe plus, et qu'il a laissé place à une nouvelle tour de Babel, en forme de croc doré, qui pourrait bien être le repère de l'organisation Golden Fang. Mais la véritable portée de cette scène n'est pas celle d'une balise narrative : Inherent Vice, de toute manière, disperse ses images comme Doc ses pensées en volute de fumée. Ce qu'il y a à voir dans ce beau passage, c'est la prise de conscience du personnage d'un basculement, d'une substitution d'un monde par un autre. Les années soixante sont bien terminées. Le charme a pris fin. Les terres en jachère n'existent plus, les champs des possibles se sont réduits. La frénésie du monde a repris son cours, et des immeubles anonymes se dressent sur les cimetières des amours passés.

Ainsi, si le rêve contre-culturel a pris fin, l'action du film se passe durant l'équivalent cinématographique de ces quelques minutes indistinctes durant lesquelles les premières lueurs d'un jour morne s'entremêlent avec les dernières brumes oniriques. La confusion règne. Doc tente de rassembler ses idées, de produire un fil auquel se raccrocher, mais n'arrive à rien d'autre qu'un marabout-bout-de-ficelle policier dans lequel Golden Fang devient un insaisissable objet en transition permanente : personne, bateau, immeuble, hôpital psychiatrique, cartel, Golden Fang pourrait bien être tout... et n'importe quoi. Golden Fang devient ainsi ce réseau d'images et de significations qui vient remplacer l'abîme produite par l'absence de l'image de Manson, du visage du basculement. Car tout est dans les yeux du rêveur, tout est dans les yeux de l'homme.

 

 

Adrien Clerc